Le CIO entend sécuriser les Jeux d’hiver pour la décennie 2030-2040

En recommandant à la Commission Exécutive du Comité International Olympique (CIO) un dialogue ciblé avec les Alpes françaises pour 2030, avec Salt Lake City (Utah, États-Unis) pour 2034 et en poursuivant même les échanges avec la Suisse dans l’optique des JO 2038, la Commission de Futur Hôte pousse vers une sécurisation des Jeux d’hiver pour toute la décennie à venir. Une démarche inédite.

Réunion de la Commission Exécutive du CIO, mercredi 29 novembre 2023 à Paris, France (Crédits – IOC / Greg Martin)

Le CIO avait déjà renversé la table en 2017 en discutant puis en actant le principe de double attribution des Jeux d’été de 2024 et de 2028 avec Paris (France) et Los Angeles (Californie, États-Unis).

Face au désintérêt de nombre de candidats déclarés ou potentiels, l’institution olympique avait alors fait un choix hautement stratégique en sécurisant deux Olympiades successives avec deux Villes Olympiques doublement auréolées par le passé (1900 et 1924 pour la première, 1932 et 1984 pour la seconde) et en conduisant de facto une refonte du modèle des candidatures.

Au cours des dernières années, le CIO a poursuivi ce travail de rénovation du processus décisionnel, avec l’adoption de la « Nouvelle Norme » favorisant des candidatures moins dispendieuses et un dialogue plus soutenu entre les acteurs intéressés.

La refonte ainsi souhaitée s’était d’ailleurs matérialisée dans le cadre de l’attribution des JO 2032, via l’établissement d’une phase de dialogue continu dans un premier temps, et d’une phase de dialogue ciblé dans un second temps, bouleversant complètement le schéma traditionnel qui se fondait jusqu’alors sur une phase de requérance d’une année et sur une phase de candidature d’une durée comparable. Un changement de paradigme qui avait aussi secoué les prétendantes, déçues de constater une procédure raccourcie et un dialogue soutenu, in fine orchestré entre la Commission Exécutive du CIO et la candidature de Brisbane (Queensland, Australie).

Du fait de cette première expérience, le CIO a conduit une procédure similaire en prévision des Jeux d’hiver de 2030.

Ladite procédure a toutefois connu des épisodes tumultueux malgré la présence solide de Salt Lake City désignée dès 2018 par le Comité Olympique et Paralympique des États-Unis (USOPC) pour porter les couleurs américaines. Il faut dire que l’intérêt, puis la sortie de route, de Vancouver (Canada), Sapporo (Japon), et Pyrénées-Barcelone (Espagne) ont amené la Commission Exécutive du CIO à revoir ses plans en adaptant le calendrier prévisionnel.

Ainsi, en lieu et place d’une sélection attendue de candidats pour un dialogue ciblé en fin d’année 2022, l’instance olympique avait préféré repousser sa décision afin de permettre un retour de candidatures échaudées ou l’entrée en lice de nouvelles propositions.

Cette réouverture a dès lors encouragé l’intérêt successif de la Suède, de la Suisse et enfin de la France au cours du printemps et jusqu’au milieu de l’été 2023.

Karl Stoss, Président de la Commission de Futur Hôte, à la tribune de la 141e Session du CIO, à Bombay, Inde, dimanche 15 octobre 2023 (Crédits – IOC / Greg Martin)

Aussi, à l’aune des bouleversements relevés ces dernières années et au regard des propositions formellement identifiées autour des trois candidates pour 2030 – en sus de la candidature de Salt Lake City qui s’était entre temps réorientée sur 2034 pour des raisons calendaires et commerciales de grande proximité avec les Jeux de Los Angeles 2028 – la Commission de Futur Hôte a opté, ce mercredi 29 novembre 2023, pour une poursuite des discussions selon un schéma totalement novateur.

Concrètement, la Commission de Futur Hôte présidée par Karl Stoss a invité les Alpes françaises et Salt Lake City à participer à un dialogue ciblé dans la perspective d’accueillir les Jeux d’hiver de 2030 et de 2034 et ce, en sachant que le principe de double attribution a d’ores et déjà été entériné lors de la 141e Session du CIO organisée à la mi-octobre à Bombay (Inde).

Dans un communiqué, ladite Commission n’a pas manqué d’énoncer les principales raisons pour lesquelles les deux candidatures précitées ont été invitées à prendre part à l’étape suivante.

Concernant le projet des Alpes françaises, il a notamment été apprécié la vision consistant à accompagner une redynamisation des Alpes du Nord et les Alpes du Sud comme destinations touristiques majeures pour les sports d’hiver à l’aune d’une stratégie de développement durable pour les territoires concernés et les pratiques visées.

Plus encore, l’instance olympique a souligné que le concept de quatre clusters pouvait permettre de créer une expérience singulière des Jeux, le tout couplé à l’expérience de la France dans l’organisation régulière de grands rendez-vous sportifs internationaux.

La Commission a également salué le travail réalisé par les autorités françaises dans l’optique des Jeux de Paris 2024 qui constituent de facto un tremplin pour la réussite de la candidature et du projet des Alpes françaises 2030.

Outre l’apport des préparatifs pour 2024, la candidature tricolore bénéficie par ailleurs d’un solide soutien incarné par la population – un taux de soutien de 68% est évoqué à l’échelle du pays – ainsi que par les acteurs institutionnels, à savoir le Chef de l’État qui a donné le feu vert cet été au projet, et les Présidents des deux Régions concernées.

De surcroît, la candidature profite aussi du soutien exprimé par le secteur privé.

Sur ce point spécifique, la Commission note en particulier que plusieurs partenaires nationaux de Paris 2024 ont d’ores et déjà fait part d’un intérêt pour prolonger leur soutien dans la perspective des JO 2030. Autrement dit, une partie du contingent des sponsors actuellement positionnés sur l’échéance de l’année prochaine pourrait bien fournir une contribution pour une édition alpine organisée moins de six ans plus tard. Une aubaine pour le CIO comme pour le futur Comité d’Organisation qui devra sécuriser un budget projeté aux alentours de 1,5 milliard d’euros.

La plus-value du dossier français par rapport à ses rivales peut dès lors – pour partie – s’expliquer par cet élément qui n’avait jusqu’à présent pas été évoqué par la candidature et ce, en toute logique pour des raisons stratégiques.

Pour ce qui est de Salt Lake City, la Commission de Futur Hôte a là-aussi souligné la vision et l’alignement du concept proposé. Un concept jugé en phase avec l’Agenda 2020 et l’Agenda 2020+5, les porteurs de la candidature ayant la volonté de s’appuyer massivement sur l’héritage des Jeux de Salt Lake City 2002, notamment en matière d’infrastructures sportives.

En ce sens, le plan directeur développé par l’Utah apporterait une compacité d’ensemble au projet, avec notamment une grande part des sites localisés à moins d’une heure du Village Olympique principal.

A l’instar du dossier français, l’expérience des États-Unis dans l’accueil de manifestations sportives d’envergure a été appréciée, tout comme le soutien exprimé par l’ensemble des échelons institutionnels et jusqu’au Président Joe Biden, sans compter également un appui exceptionnel de la population régulièrement mesuré aux alentours de 80%.

Surtout, la Commission souligne le fait que Salt Lake City et l’Utah peuvent offrir une opportunité certaine au Mouvement olympique et aux Jeux d’hiver alors que la question du changement climatique interroge sur la pérennité même de l’événement planétaire.

En d’autres termes, la proposition américaine apparaît comme une solution fiable sur le plan climatique pour les prochaines années.

En filigrane se dessine peut-être ici le futur modèle des Jeux d’hiver, certains observateurs plaidant pour une organisation de l’événement sectorisée autour de quelques Hôtes ayant la capacité assurée à recevoir l’événement dans les décennies qui viennent en dépit des contraintes climatiques.

Vue de la Maison Olympique, siège du CIO à Lausanne, Suisse (Crédits – IOC / Greg Martin)

Mais davantage que la décision entourant les JO 2030 et 2034 – attendue pour Salt Lake City et peut-être plus surprenante pour la candidature française – l’instance olympique se projette plus loin encore en abordant dès maintenant la question des JO 2038, voire même ceux de 2042.

Face aux deux projets aujourd’hui recalés – la Suède et la Suisse – la Commission de Futur Hôte s’est en effet montrée ouverte à des échanges complémentaires avec chacune des parties mais dans un cheminement distinct.

En d’autres termes, la porte des Jeux ne semble pas complètement fermée pour l’une comme pour l’autre, même si la Suisse apparaît en bien meilleure position que sa rivale du nord de l’Europe.

Ainsi, les porteurs de la candidature helvète sont invités à participer jusqu’à fin 2027 à une forme de dialogue intermédiaire – « dialogue privilégié » – ayant pour finalité d’encourager la Suisse à maintenir ses efforts et le travail réalisé afin de soumettre un projet pour l’accueil des JO 2038.

Cette invitation n’est pas anecdotique et illustre finalement le nouveau prisme au travers duquel le CIO entend mener des discussions avec de potentiels Hôtes. Elle illustre aussi la disponibilité évoquée par Swiss Olympic avec un projet judicieusement baptisé Switzerland 203X, le X remplaçant ici une date prédéfinie.

Certes, la Suisse avait récemment avancé l’idée d’un projet pensé pour 2030, mais sans toutefois écarter la perspective d’un concept devant être déployé pour une échéance ultérieure.

D’ailleurs, comme l’évoque ce mercredi soir dans un communiqué, Jürg Stahl, Président de Swiss Olympic :

Nous avions en vue les Jeux Olympiques et Paralympiques de 2030 ou 2034. Mais dans le sport, il faut savoir être flexible. Nous avons maintenant la chance de développer notre projet ensemble et sommes convaincus que nos conditions-cadres, notre grande expérience et notre fiabilité font de nous – aussi pour 2038 – un excellent partenaire pour le CIO, afin de poursuivre avec efficacité et succès le processus en cours vers des Jeux de la prochaine génération.

Pour la Commission de Futur Hôte, ce temps supplémentaire accordé à la Suisse doit permettre à cette dernière de mieux appréhender la question du soutien institutionnel et celui, non moins essentiel, de l’opinion publique.

Si une réflexion d’ensemble a pour l’instant donné l’impression d’un appui plus important que par le passé, avec aussi la structuration d’un concept décentralisé destiné à écarter la perspective des tant redoutées votations citoyennes, la Commission de Futur Hôte attend ni plus ni moins qu’un ferme soutien derrière un projet à affiner.

Ainsi que l’a fait savoir le CIO en fin de journée :

Pendant le dialogue privilégié, le CIO n’engagera pas de discussions avec d’autres hôtes potentiels des Jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver 2038.

Lors de ce dialogue exclusif, le CIO demandera à la partie intéressée d’aborder certains aspects du projet qui doivent encore être discutés, notamment la répartition des sites, la stratégie de financement, les garanties et le soutien de la population.

Le dialogue privilégié, qui durera jusqu’à la fin de 2027, mais qui pourrait se terminer plus tôt si le projet est prêt, donnera à Switzerland 203X le temps nécessaire pour toute consultation requise sur ces sujets et d’autres, afin de compléter tous les éléments en suspens.

Si d’aventure les discussions devaient se prolonger encore avec la Suisse, l’option d’une attribution des JO 2042 semble possible, comme l’a fait savoir Karl Stoss, rappelant tout de même que l’échéance 2038 demeurait prioritaire.

Cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de la Jeunesse d’hiver de Lausanne 2020 à la Vaudoise aréna, le 09 janvier 2020 (Crédits – IOC / Christophe Moratal)

Alors que la Suisse ne ressort pas perdante de la phase de dialogue continu, et tandis qu’elle se dirige vers une phase hybride pour décrocher une future édition des Jeux – la première depuis St-Moritz 1948 – la Suède apparaît quant à elle dans une position nettement plus inconfortable.

Malgré une vision jugée impressionnante par la Commission de Futur Hôte, la candidature reste clouée au sol par des considérations tenant à la nécessité de disposer d’un soutien gouvernemental plus fort et du concours plus poussé des acteurs du secteur privé pour assurer les revenus commerciaux et, par effet domino, le financement des Jeux.

Des efforts avaient pourtant été menés à l’issue de l’étude préliminaire qui avait été lancée par le Comité Olympique Suédois (SOK) en février dernier pour identifier les raisons des échecs passés – 8 – et sanctuariser les conditions d’un projet parfaitement concurrentiel.

La question de l’opinion publique et de l’appui des autorités n’avait d’ailleurs pas été négligée, sachant que ces deux points avaient été l’une des causes de la déconvenue de la Suède pour 2026.

La marche était donc encore trop haute pour la Suède qui, après son dernier échec face à Milan-Cortina (Italie), échoue une énième fois dans sa quête d’obtenir une édition des Jeux d’hiver, Stockholm ayant seulement à son palmarès l’édition des Jeux d’été de 1912. Une éternité.

Compte-tenu du dialogue privilégié qui va à présent s’enclencher entre le CIO et la Suisse, la perspective s’éloigne de voir à court ou moyen terme une nouvelle candidature suédoise soumise à l’appréciation de l’institution olympique. Évidemment, dans l’univers olympique, tout est toujours possible et envisageable.

A l’image de la Suède, une autre hypothétique candidature devrait ce soir accueillir avec une pointe de regret le positionnement du CIO.

Sapporo aurait en effet pu entrevoir l’échéance de 2038 comme une occasion de revenir dans la course aux Jeux et ce, même si le Gouverneur de la Préfecture d’Hokkaidō avait récemment freiné l’élan du Maire de la cité nippone désireux de redonner du souffle à un projet d’abord formalisé sur 2026, puis restructuré sur 2030, avant d’espérer – en vain – raccrocher le train des JO 2034.

Vue de la Maison Olympique à Lausanne, avec au loin, le Lac Léman et les Alpes (Crédits – IOC / Adam Mork)

Plus que jamais, le CIO conserve la maîtrise de son calendrier et montre une fois de plus sa capacité à se jouer des contraintes en repensant un modèle longtemps perçu comme inamovible.

Désormais, la Commission de Futur Hôte va peaufiner un agenda à destination des candidatures retenues ce jour.

Ces dernières auront ainsi jusqu’au mois de mars 2024 pour fournir les garanties nécessaires et répondre aux interrogations en suspens, notamment quant à la localisation exacte des sites ou au financement des Jeux. Pour les Alpes françaises, cela concernera le cas de la nouvelle patinoire envisagée par la Ville de Nice (Alpes-Maritimes) ainsi que le sujet délicat de l’Anneau de vitesse qui sera soit temporaire – sur le modèle de Milan-Cortina 2026 – soit déjà existant et situé dans un pays européen voisin.

Une visite in situ interviendra ensuite dans le courant du mois d’avril avant que la Commission ne présente un rapport à la Commission Exécutive, préalablement à la Session qui aura en charge la désignation formelle des Futurs Hôtes pour 2030 et pour 2034.


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