Kirsty Coventry engage une réflexion sur le processus de sélection des Futurs Hôtes

A peine installée dans le fauteuil présidentiel olympique, Kirsty Coventry entend bien imprimer sa marque sur une institution qui, après avoir été présidée pendant plus d’une décennie par le réformateur Thomas Bach, se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins, notamment en ce qui concerne l’attribution des prochaines éditions des Jeux.

Kirsty Coventry, Présidente du CIO, lors d’une réunion de la Commission Exécutive, mercredi 25 juin 2025 à Lausanne, Suisse (Crédits – IOC / Quinton Meyer)

Moins de 72h après avoir pris le relais de Thomas Bach à la présidence du Comité International Olympique (CIO), Kirsty Coventry a tracé les contours d’un processus sobrement intitulé « Pause et Réflexion ».

Après des années marquées par l’établissement de réformes majeurs, ce processus a pour finalité de déterminer les grandes orientations de la gouvernance olympique pour les huit prochaines années, soit la durée du mandat de la leader zimbabwéenne à la tête de la vénérable institution, tout en apportant un regard critique et des adaptations éventuelles à la politique générale menée jusqu’alors par le CIO.

Aussi, en réunissant les membres de l’institution de Lausanne (Suisse) les 24 et 25 juin 2025, autour d’un atelier concentré sur cinq thèmes principaux que sont les athlètes, les Jeux Olympiques, le Mouvement olympique, un monde meilleur grâce au sport, mais encore la quête et la sécurisation de nouveaux revenus, Kirsty Coventry a montré sa volonté de réinstaller les cardinaux olympiques au cœur des décisions à venir.

D’ailleurs, un chantier d’ampleur s’annonce d’ores et déjà sur une problématique récurrente au sein de la Maison Olympique ces dernières années : le processus de sélection des Futurs Hôtes.

Alors que des critiques ont pu être soulevées au gré des réformes pilotées par son prédécesseur en la matière et que certains ont perçu comme une relative mise à l’écart des membres du CIO, de facto privés du vote électronique et de la théâtrale cérémonie au cours de laquelle le Président décachetait une grande enveloppe d’où apparaissait le nom de la Ville Organisatrice des Jeux sous un tonnerre d’applaudissements, Kirsty Coventry pose les bases d’une nouvelle réflexion qui associera le plus grand nombre.

Comme elle l’a évoqué, ce jeudi 26 juin 2025 :

Les membres du CIO ont massivement soutenu la nécessité d’une pause et d’une réflexion en ce qui concerne le processus d’élection des Futurs Hôtes.

Nous allons créer un Groupe de travail pour examiner cette question et ce, pour deux raisons principales. Premièrement, les membres souhaitent s’impliquer davantage dans le processus, et deuxièmement, la date d’attribution du prochain Hôte des Jeux a fait l’objet d’un débat approfondi.

Nous souhaitons tirer les leçons de Los Angeles 2028 et de Brisbane 2032, ainsi que des Alpes françaises 2030.

Atelier « Pause et Réflexion » organisé les 24 et 25 juin 2025 à Lausanne, Suisse (Crédits – IOC / Quinton Meyer)

En citant explicitement les trois prochains Hôtes après Milan-Cortina 2026 et en ne mentionnant pas Salt Lake City – Utah pourtant désigné pour 2034, la nouvelle Présidente du CIO oriente à l’évidence son propos et la réflexion à mener par le Groupe de travail dont l’instauration aura lieu dans le courant de la semaine prochaine.

Les trois éditions en question représentent en effet parfaitement les effets – positifs ou négatifs – des réformes conduites sous le double mandat présidentiel de Thomas Bach.

La « Cité des Anges » fut ainsi sélectionnée avec 11 ans d’avance pour orchestrer les Jeux de 2028 à l’issue d’une procédure bouleversée au printemps et à l’été 2017 par les échanges entre le CIO et les Villes Candidates alors positionnées sur l’échéance de 2024, à savoir Los Angeles pour les États-Unis et Paris pour la France.

Dans le cas de LA 2028, la sélection avec une telle marge de manœuvre – quatre ans de plus que ce que prévoyait le cadre olympique – a permis aux organisateurs californiens de bénéficier d’un temps supplémentaire et plus qu’appréciable pour engager et mettre sur de bons rails le stratégique programme de sponsoring qui, déjà l’an dernier, avait dépassé le cumul des revenus générés par Paris 2024 dans le domaine des partenariats.

Cette marge de manœuvre peut néanmoins être sujette à des atermoiements et finalement à une perte de temps potentiellement préjudiciable lorsqu’elle n’a pas été suffisamment intégrée dans les logiciels internes aux Futurs Hôtes.

Cela est en particulier le cas pour Brisbane 2032 qui, après une campagne éclair en 2020-2021, était devenu le tout premier Hôte désigné selon le nouveau processus basé sur une phase de dialogue continu et sur une phase de dialogue ciblé en lieu et place des étapes dites de requérance et de candidature.

Cette sélection rapide – qui, au-delà de consacrer une ambition, apparaissait aussi comme un hommage à John Coates, figure historique du Mouvement olympique et personnalité-clé dudit Mouvement en Australie – et une nouvelle marge de manœuvre supérieure à une décennie n’ont pourtant pas eu les effets escomptés.

De fait, Brisbane 2032 s’est retrouvée plongée dans le grand bain de Jeux que les organisateurs du Queensland n’avaient peut-être pas suffisamment planifié.

Nombre de problématiques ont alors émergé avec des polémiques à n’en plus finir, que ce soit sur la répartition de l’effort budgétaire entre l’État du Queensland et l’État fédéral australien, en passant par l’aménagement des sites et, bien sûr, l’inévitable question – qui s’est transformée depuis en véritable fiasco – de la modernisation du Gabba Stadium présenté à l’époque comme futur Stade Olympique.

Parallèlement à ces écueils, la sélection de Brisbane 2032 a aussi soulevé des interrogations de la part tant des concurrentes directes de la candidature australienne que des observateurs. Certes, le processus ayant abouti à ladite sélection a installé un dialogue nouveau entre les prétendantes et le CIO, mais les contours réels de la réflexion menée sont toutefois demeurés flous pour ne pas dire opaques, particulièrement au stade où un candidat est autorisé à figurer dans la phase de dialogue ciblé, phase qui est finalement l’antichambre d’une désignation effective.

Le Qatar avait notamment fait part de son incompréhension face à cette situation. Comme les autres candidats, le pays s’était ainsi retrouvé coupé dans son élan tout en restant positionné dans un dialogue permanent avec le CIO.

Bien que différentes, la problématique portant sur les Alpes françaises 2030 est également symbolique des mutations opérées ces dernières années au CIO.

A l’inverse de LA 2028 ou de Brisbane 2032, toutes deux désignées avec 11 années d’avance, le dossier des Alpes françaises 2030 fut quant à lui sélectionné avec moins de 6 ans avant l’ouverture des Jeux, soit un délai particulièrement resserré et forcément inconfortable.

La naissance des Alpes françaises 2030 avait de toute façon eu lieu dans des conditions ubuesques, ce qui peut d’ailleurs expliquer pour partie la chaotique mise en orbite du projet après sa désignation lors de la Session du CIO organisé à l’été 2024 à Paris.

Si dans un premier temps, plusieurs prétendantes se sont positionnées sur l’échéance de 2030, le CIO a dû se résoudre dans un second temps à revoir sa copie, la Commission Exécutive renversant la table pour remettre les compteurs à zéro, en donnant une chance aux postulantes hésitantes et en rouvrant la porte à de possibles nouvelles candidates.

Aussi, la venue de la France dans la course aux Jeux à l’été 2023 avait été perçue comme une aubaine pour le CIO, tout autant qu’un pari risqué et ce, alors même que l’Hexagone surfait sur la montée en puissance des préparatifs de Paris 2024 dont le cadrage organisationnel avait suscité l’engouement des acteurs olympiques dans la dernière ligne droite.

Or, cette situation atypique ne pouvait qu’aboutir à une délicate consécration.

Tandis que Salt Lake City – Utah avait mené une réflexion depuis plus d’une décennie avant finalement de se positionner et d’obtenir sans surprise les JO 2034, les Alpes françaises avaient ficelé un projet à l’empreinte politique forte en l’espace de quelques mois seulement.

Sous la pression de dirigeants politiques régionaux désireux de décrocher la timbale olympique en équilibrant la répartition des sites et des épreuves sur les deux territoires, la réflexion de fond – portant tout autant sur la vision des Jeux que sur le financement de ces derniers – fut relayée au second plan.

Dans cette situation, couplée à la crise politique française du printemps 2024, le CIO attribua l’organisation des Jeux, mais sous conditions.

Un risque assumé par l’institution face à des organisateurs en quête de structuration et devant répondre à des défis imposés dans un espace-temps contraint qui, aujourd’hui amènent lesdits organisateurs à s’activer pour pouvoir livrer les Jeux sans encombre en moins de 5 ans. Un challenge colossal.

A l’inverse, Salt Lake City – Utah 2034 bénéficie d’une position incroyable.

Parfaitement préparée et massivement soutenue, tant dans l’opinion publique qu’auprès des dirigeants institutions sur les différents niveaux de gouvernance, la candidature américaine a su tirer son épingle du jeu olympique avec brio. Un peu à la manière de LA 2028 qui avait su s’adapter, en acceptant de repousser de quatre ans la joie de célébrer le retour des Jeux, mais en négociant dans le même temps un accord financier inédit.

Dans le cas de SLC-Utah 2034, les porteurs de la candidature ont à maintes reprises indiqué qu’ils étaient en mesure de pouvoir reprendre le flambeau olympique dès 2030. De quoi rassurer le CIO confronté à la défection de candidats aux Jeux d’hiver.

Puis ces mêmes porteurs ont distillé un message alliant confiance, détermination et pragmatisme pour cibler prioritairement 2034, soit une échéance davantage pertinente pour la question du sponsoring.

Avec 2030, le projet de SLC-Utah aurait en effet été perturbé par la proximité calendaire avec les Jeux de LA 2028 dont l’attrait commercial est évident eu égard à l’image de marque de la ville californienne et sa région, ainsi qu’à l’expérience de la « Cité des Anges », déjà auréolée de deux éditions des Jeux, dont celle de 1984 considérée à juste titre comme un modèle du genre pour la gestion des partenariats et de l’héritage.

Aussi, en priorisant 2034, SLC-Utah s’est donné une marge plus confortable pour sécuriser comme son aînée une conséquente manne financière, le tout, avec un projet reposant sur l’utilisation exclusive de sites d’ores et déjà existants ou tout du moins temporaires. Un luxe que peu de prétendantes aux Jeux peuvent se permettre.

Les anneaux olympiques devant la Maison Olympique à Lausanne (Crédits – IOC / Christophe Moratal)

L’installation effective du Groupe de travail du CIO sur la question de l’attribution des prochains rendez-vous olympiques se traduira immanquablement par une revue des projets en cours et un examen approfondi du processus actuel, l’idée étant de discuter de manière décomplexée tant de la date de désignation de l’Hôte des JO 2036 que des modalités de sélection, ce qui pourrait conduire à un remodelage de la Commission de Futurs Hôtes.

Avec possiblement des adaptations de plus ou moins grande importance pour le processus en vigueur.

Jusqu’à présent, il semblait en effet acquis que le CIO ne s’engagerait pas sur la voie d’une attribution des JO 2036 – voire même d’une double attribution 2036-2040 – avant au mieux 2026 ou 2027.

Finalement, l’institution pourrait revoir cet hypothétique calendrier pour revenir à une désignation sécurisée avec 7 ans d’avance. Soit le délai qui prévalait sous l’ancienne mouture du processus entre l’élection de la Ville Hôte et l’année d’inauguration des Jeux.

Cela pourrait par conséquent repousser le choix du Futur Hôte à 2029.

Une telle perspective serait de nature à permettre une poursuite sereine des discussions en cours avec les prétendantes aux Jeux d’été qui, de l’aveu du CIO ces dernières années, étaient revenues à un nombre à deux chiffres. Elle permettrait en outre de laisser le temps à d’autres concurrentes de s’affirmer et à d’autres encore de pouvoir maintenir une réflexion d’ensemble sur la question d’une candidature et d’une édition à viser, à l’image de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de l’Espagne, de la Pologne, de la Hongrie, voire éventuellement de l’Italie pour ce qui concerne le seul continent européen.

En repoussant une désignation de l’Hôte des JO 2036, et tout en considérant la forte concurrence asiatique, le CIO de Kirsty Coventry – première dirigeante africaine à la tête du CIO – pourrait aussi offrir une fenêtre de tir pour l’Afrique qui, l’an prochain, opérera le premier événement olympique de son histoire, avec la venue à Dakar et au Sénégal des Jeux Olympiques de la Jeunesse (JOJ). Des Jeux qui, en cas de succès, pourraient être un tremplin pour des villes et des pays du continent.

Outre l’impact sur l’échéance de 2036, une remise à plat du processus pourrait avoir une incidence sur le principe même de double attribution, le CIO pouvant revenir sur un modèle plus traditionnel d’un Futur Hôte par désignation et ce, après avoir orchestré une attribution simultanée pour 2024-2028, puis pour 2030-2034.

La question se pose enfin des conséquences d’une mouture revue et complétée pour la Suisse qui, fait inédit dans l’histoire olympique, est engagée non pas dans un dialogue continu ou dans un dialogue ciblé avec l’institution olympique, mais dans une phase de dialogue privilégié.

Désireux de sécuriser le modèle des Jeux d’hiver sur la décennie 2030, le CIO avait en effet ouvert cette phase singulière pour permettre à la candidature helvète de s’affiner et d’obtenir les garanties suffisantes devant in fine conduire à une désignation au plus tard en 2027.

Si tel devait être le cas, les JO 2038 seraient dès lors attribués avec 11 ans d’avance. Ce cheminement pourrait cependant être modulé dans l’hypothèse d’une refonte du processus décisionnel et surtout d’un impact sur la procédure spécifique à l’édition hivernale de 2038.

Plus que pour les Jeux d’été, la capacité du CIO à attirer des postulants pour les Jeux d’hiver constitue un défi sans précédent, les contraintes d’organisation et davantage encore les répercussions du changement climatique ayant largement contribué à un affaiblissement du nombre de candidatures au cours des dernières années.

Aussi, le CIO pourrait soit prendre la décision de maintenir le dialogue privilégié avec la Suisse jusqu’en 2027 et procéder dans la foulée à l’attribution des anneaux olympiques au-dessus du pays qui abrite le siège de l’institution.

Il pourrait tout aussi bien faire le choix – eu égard à l’avancée des discussions avec la Suisse – de relancer une procédure de désignation invitant les prétendants à se manifester. Et l’on pourrait ainsi voir revenir au premier plan les candidatures de la Suède – finaliste pour 2026 et écartée pour 2030-2034 -, du Japon avec Sapporo, ou du Canada avec Vancouver.

Kirsty Coventry et Thomas Bach, lundi 23 juin 2025 à Lausanne, Suisse (Crédits – IOC)

En actant une réflexion globale sur le processus de désignation des Futurs Hôtes, Kirsty Coventry espère ici pouvoir parvenir à résoudre une délicate équation qui doit allier une attractivité renforcée, une magie des Jeux préservée, et une baisse des coûts organisationnels maîtrisés.

Les réformes menées sous la présidence de Thomas Bach ont insufflé une dynamique en établissant un nouveau prisme et une philosophie repensée pour des Jeux qui doivent s’adapter aux territoires et non l’inverse.

La volonté exprimée par la première femme à la tête du CIO pourrait consolider ou remodeler lesdites réformes, sachant que la parole des membres du CIO promet d’être renforcée avec de possibles débats animés entre les tenants de la stabilité et les partisans d’un saut en avant vers de nouveaux objectifs.

Quelques jours à peine après l’entrée en fonction de sa Présidente, le CIO se trouve véritablement à la croisée des chemins.


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