Moins de vingt-quatre heures avant la visite de la Commission de Coordination du Comité International Olympique (CIO) pour les Jeux d’hiver de 2030, les organisateurs français se retrouvent dans une situation singulière, sans leader depuis le départ d’Edgar Grospiron, mais avec en revanche une présence continue de la sphère politique dans et autour d’une gouvernance dont les fragilités se révèlent depuis les prémices du projet.
Dès la confirmation à l’été 2023 de l’intérêt tricolore pour la quête des Jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver de 2030, la crainte d’une dimension politique exacerbée s’était faite jour.
Il faut dire que, quelques années auparavant déjà, l’attrait des Jeux suscité tant en Auvergne-Rhône-Alpes que du côté de Provence-Alpes-Côte-d’Azur, avait donné lieu à des déclarations d’intention plus ambitieuses les unes que les autres de la part des deux leaders régionaux alors en responsabilité, Laurent Wauquiez d’une part et Renaud Muselier d’autre part.
Par la suite, une fois l’objectif calendaire unifié sur une seule et même échéance, à savoir l’édition olympique et paralympique de 2030, ce tandem politique s’est assuré la mainmise sur la conception de la candidature et la mise en orbite du projet.
En novembre 2023, la conférence de presse de présentation des quatre clusters répartis au sein des deux Régions précitées fut d’ailleurs la parfaite illustration de cette espèce de vampirisation galopante annoncée ; Laurent Wauquiez et Renaud Muselier occupant les avant-postes au détriment manifeste de la sphère sportive.

Depuis, l’emprise politique sur le projet des Alpes 2030 n’a cessé de se poursuivre avec plus ou moins d’intensité, témoignant finalement d’une considération générale à revers de ce que Paris 2024 avait su construire pas à pas dès sa propre phase de candidature et même en amont.
L’implication politique est évidemment utile pour une candidature et le déploiement d’un projet de cette envergure, mais seulement lorsqu’elle demeure maîtrisée et qu’elle ne vient pas, de façon régulière, parasiter l’action générale.
L’architecture de la candidature tricolore centrée sur la « Ville Lumière » avait ainsi été pensée déjà dans le cadre de la mission confiée à Bernard Lapasset en 2012 puis par la suite avec l’installation de ce dernier à la tête du Comité Français du Sport International (CFSI) en 2013 ayant trois objectifs capitaux : la consolidation des Fédérations sportives françaises dans leur environnement international ; le renforcement de l’influence et du rayonnement du sport tricolore ; et l’élargissement du champ d’action du sport français au travers de synergies à rechercher auprès d’acteurs d’autres secteurs, comme le milieu économique pour permettre le financement du sport.
Parmi les finalités recherchées dans ce triptyque apparaissait aussi la question d’une nouvelle candidature française pour l’organisation des Jeux d’été, après les échecs successifs de Paris 1992, Lille 2004, Paris 2008 et surtout Paris 2012, sans négliger également le fiasco de la candidature hivernale d’Annecy 2018 ; candidature un temps pilotée par un certain Edgar Grospiron.
La suite est connue : Paris 2024 se lance dans la course en juin 2015 et est rapidement incarnée dans l’Hexagone et en dehors des frontières par un duo performant et une gouvernance donnant la confiance nécessaire.
Un duo alliant l’expertise et la connaissance des arcanes du pouvoir sportif et institutionnel de Bernard Lapasset – lui qui œuvra à l’intégration du rugby à 7 au programme olympique, lui aussi qui dialogua avec les leaders politiques, dont Anne Hidalgo, alors Maire de Paris – avec l’expérience sportive des Jeux de Tony Estanguet par ailleurs installé depuis l’après-JO 2012 au sein de la Commission des Athlètes du CIO.
Comme l’avait à l’époque souligné le regretté Bernard Lapasset au début de l’année 2016 au sujet de l’efficacité de ce duo de dirigeants :
« On est à 100% dans la même mobilisation. On se partage selon la référence dans laquelle nous sommes. Souvent, c’est une affaire d’agendas. Mais on partage tous les deux les mêmes informations. On a les mêmes éléments, les mêmes références, on participe aux même réunions, on a la même vision, on est complètement attelés à la même charrette.
Notre différence, c’est que lui, il faut qu’il exprime avec force ce qu’il est. Le soutien des athlètes, ce n’est pas moi. Je ne peux pas me revendiquer de cette génération d’athlètes. Lui, c’est son bain, il les connaît bien. Il sait comment travailler avec eux. Il est membre du CIO élu par les athlètes, donc il a cette influence légitime. Cette force-là, il faut qu’il l’exploite au maximum.
Par contre, quand il faut aller voir les politiques, il n’a pas trop envie, donc c’est moi qui y vais ».
Le sportif devant, le politique en soutien à l’arrière. Tel fut le mantra de Paris 2024 qui ne dérogea pas à cette règle malgré les mutations électorales marquées par un changement de majorité régionale en 2015, puis par l’élection présidentielle française de 2017.
Avant même l’attribution des Jeux, ce leadership à deux têtes avait par ailleurs déjà planché et acté au printemps 2017 la gouvernance à établir au sein d’un futur Comité d’Organisation qui, de la désignation officielle de la Ville Hôte jusqu’à la livraison effective des Jeux, fut in fine présidé sans accroc au sommet par Tony Estanguet.
Les deux hommes furent à n’en pas douter les architectes d’une gouvernance sportive à la française repensée pour être la plus efficace possible auprès de l’ensemble des interlocuteurs et des diverses parties prenantes, incluant tout à la fois le monde sportif, la sphère politique et le secteur économique ; la gouvernance de Paris 2024 assurant de facto une répartition des rôles et des missions selon l’intérêt poursuivi.

Mais en parallèle de ce succès préparatoire et organisationnel relevé avant même le début effectif des Jeux en 2024, la candidature des Alpes françaises 2030 – rebaptisée cette année Alpes 2030 – s’est quant à elle distinguée de Paris 2024 de façon volontaire et assumée.
Les leaders régionaux, désireux de se préserver d’un éventuel « parisianisme » ont ainsi développé un schéma diamétralement opposé à celui de la capitale française, replongeant dès lors l’ambition olympique et paralympique tricolore dans des querelles de clochers et autres considérations partisanes sans liens forcément avec la visée des Jeux.
Le concept même des JO 2030 illustre à son origine ce défaut.
De deux candidatures alpines développées par les deux têtes des exécutifs régionaux précitées, le projet français s’est finalement développé en intégrant les deux pôles régionaux, mais selon une répartition réfléchie de manière avant tout politique et non sportive.
Concrètement, afin de ne pas risquer de froisser tel ou tel, Laurent Wauquiez – puis son bras droit devenu Président de Région, Fabrice Pannekoucke – et Renaud Muselier, avaient convenu dès le départ d’une candidature reposant sur les deux Régions donc, et de surcroît, deux Départements issus de chacune desdites Régions (Savoie et Haute-Savoie / Hautes-Alpes et Alpes-Maritimes).
Au sein du concept des Alpes françaises 2030 s’était en outre matérialisée l’idée de répartir les Cérémonies d’ouverture et de clôture entre le Nord et le Sud, de même qu’un nombre équitable de Villages des Athlètes, sans oublier aussi le cadrage des instances, avec le COJOP au Nord et la Société de Livraison des Ouvrages Olympiques (SOLIDEO – Alpes 2030) au Sud.
Les clusters sportives avancèrent eux-aussi sur cette quête de l’équilibre des territoires sans forcément composer avec les réalités sur place, l’objectif premier étant de disposer d’un projet soutenu et porté par les deux Régions et, derrière l’entité institutionnelle, par un tandem politique et ce, en dépit du déséquilibre – territorial et olympique – pourtant flagrant ; Auvergne-Rhône-Alpes ayant l’expérience des grands rendez-vous, des Coupes et autres Championnats du Monde, et des Jeux avec les éditions de Chamonix 1924, Grenoble 1968 et Albertville 1992 alors que dans le même temps, Provence-Alpes-Côte-d’Azur reste relativement carencée en la matière.

Cette pré-organisation ne pouvait en conséquence que révéler au fil du temps une volonté de maintenir le projet des Alpes 2030 dans le giron politique régional, jusqu’à susciter des tensions ubuesques.
Sur ce point, l’exemple-phare n’est autre que l’arrivée empêchée de Martin Fourcade au poste de Président du Comité d’Organisation des Jeux (COJOP).
Une arrivée empêchée car malgré l’intérêt de l’ex-biathlète et de la légitimité reconnue de ce dernier, le pouvoir régional n’a de toute évidence pas souhaité se laisser dicter une conduite à tenir et une réorientation pourtant déjà nécessaire des choix stratégiques et aussi de la vision des Jeux.
Martin Fourcade avait cependant alerté sur les faiblesses des Alpes 2030. Et plutôt que de trouver des solutions utiles au projet et des issues acceptables pour chacun des acteurs territoriaux en présence, Renaud Muselier avait préféré à l’époque se lancer dans une violente charge verbale à l’endroit du sextuple Champion Olympique.
Un dérapage comme le symbole de vouloir à tout prix reléguer le sportif au rang de simple observateur d’un jeu détenu entre les mains du politique. Un dérapage qui pourrait d’ailleurs laisser des traces si d’aventure les acteurs des Alpes 2030 voulaient désormais reprendre attache auprès de la légende tricolore du biathlon.
Aussi, les mois ayant suivi ce psychodrame n’ont été qu’un enchaînement de déconvenues, exception faite toutefois des séquences positives – les premières du dossier – engagées au cours du printemps et du milieu d’été 2026, avec le dévoilement des emblèmes et la présentation attendue de la carte des sites olympiques et paralympiques.
Le sujet des nominations à des postes directionnels a de fait aussi donné lieu à des tensions illustrant des intérêts parfois opposés entre les uns et les autres, ainsi qu’un degré d’impréparation de la part du Président du COJOP, démontrant à ce titre qu’un excellent leader sportif ne peut pas forcément se conjuguer avec le profil d’un excellent pilote de projet.
Portée par Edgar Grospiron, l’arrivée de Cyril Linette au poste de Directeur Général tourna par exemple au désastre, avec des mésententes fortes entre le numéro deux du COJOP et le Président, ce qui amena à un débarquement précipité moins d’un an après la nomination.
De même, la nomination prévue au cœur de l’été 2026 de deux nouveaux Directeurs – aux Opérations et à la Cellule exécutive – fut le déclencheur final de la chute du Président en poste depuis février 2025, l’absence de consensus entre les parties ne permettant pas la venue de Xavier Becker, en provenance du CIO, et la confirmation de Blandine Vinagre-Rocca, jusqu’alors Directrice des Affaires Publiques au sein du COJOP.
Cela n’a toutefois pas empêché, quelques semaines plus tard, lors du Bureau Exécutif de ce jeudi 10 septembre 2026, la nomination de Blandine Vinagre-Rocca – anciennement Directrice de Cabinet de Laurent Wauquiez puis de Fabrice Pannekoucke – en qualité de Directrice de la Cellule exécutive…
Une nomination pour partie contrebalancée par celle, le même jour, de Lambis Konstantinidis au poste stratégique de Directeur des Opérations, lui qui a l’expérience d’un COJOP, ayant été successivement Directeur de l’Intégration paralympique, avant d’être Directeur de la Planification et de la Coordination chez Paris 2024. Auparavant, il fut déjà en poste auprès d’autres structures organisationnelles, de Vancouver 2010 à Londres 2012, en passant par les Jeux Panaméricains de Toronto 2015, lui qui a aussi été consultant pour le Comité International Paralympique (IPC) et qui a gravité également autour d’Athènes 2004 et de Turin 2006.
Le choix de ces deux personnalités – acté lors du même Bureau Exécutif ayant conduit au départ d’Edgar Grospiron – montre ici clairement l’ambivalence du dossier des Alpes 2030, tiraillé de façon excessive entre le placement d’hommes et de femmes de confiance d’un côté, et le recours à des profils expérimentés dans l’univers des Jeux de l’autre.

Le feuilleton de la crise interne a en tout cas laissé transparaître aux yeux du Mouvement olympique et paralympique les failles béantes des Alpes 2030 et l’incapacité manifeste de créer le sursaut, notamment à l’issue des Jeux de Milan-Cortina 2026 qui auraient pourtant dû être une rampe d’accélération optimale.
Une situation particulièrement critique lorsque l’on sait l’attachement qu’a pu avoir ce même Mouvement vis-à-vis de Paris 2024 et qui a constaté au fil des mois un délitement couplé à une certaine cacophonie pour les Alpes 2030.
Bien sûr, le CIO a été acteur de ce glissement vers le bas ; l’institution de Lausanne (Suisse) ayant encouragé l’émergence d’une candidature tricolore dans un calendrier restreint et ce, alors qu’une entreprise de cette ampleur nécessite habituellement des années de préparation, de réflexion et finalement de choix stratégiques.
Or, tout en étant acteur, le CIO a aussi et peut-être surtout eu le rôle d’observateur par la suite, éberlué par la paralysie des Alpes 2030 qui, initialement, devait être le rendez-vous de la confirmation du retour en grâce de la France dans le spectre des Jeux.
Aussi, dix-neuf mois après l’installation du COJOP, les Alpes 2030 naviguent encore à vue, avec une question fondamentale : jusqu’à quand ?
Avec désormais un COJOP sans tête à moins de 1 240 jours de la Cérémonie d’ouverture, les parties aux projet des Alpes 2030 vont par conséquent devoir restructurer la gouvernance et ce, malgré les promesses déjà formulées mais jamais mises en application.
Certes, un nouveau Président sera prochainement nommé, mais avec quelles marges de manœuvre ?
Sans avoir les coudées franches ou en tout cas une parole suffisamment respectée parmi les décideurs, le futur leader court le risque de n’être qu’une nouvelle marionnette entre les mains des intérêts politiques et partisans.

A ce titre, l’une des pistes évoquées comme possible solution au remplacement d’Edgar Grospiron illustre au mieux l’entêtement dont pourraient faire preuve les décideurs, au pire, d’un nouveau fiasco en perspective à moins de quatre ans de la livraison des Jeux.
Ces jours-ci en effet a émergé l’idée d’un duo à la tête du COJOP.
Une gouvernance bicéphale qui renvoie immédiatement au souvenir de Jean-Claude Killy / Michel Barnier pour Albertville 1992, ou à celui de Bernard Lapasset / Tony Estanguet pour Paris 2024.
Or, pour prendre le relais du Champion Olympique des bosses de 1992, le COJOP pourrait à l’avenir s’appuyer sur un diptyque pour le moins surprenant et qui interroge quant à sa composition.
Anciennement patron du « Club Med » (2002-2025), Henri Giscard d’Estaing apporterait au COJOP une touche d’entreprenariat et de management, mais aussi et peut-être surtout, un patronyme loin d’être inconnu des habitants de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, l’homme d’affaires étant l’un des enfants de Valéry Giscard d’Estaing, Président de la République française entre 1974 et 1981 et par la suite Président de la Région Auvergne de 1986 à 2004.
Pour accompagner celui qui est par ailleurs passé par plusieurs groupes de l’agroalimentaire au cours de sa carrière (« Evian », « Danone », « Casino »), mais qui n’a en revanche aucune expertise quelconque sur le plan de la gouvernance sportive et encore moins olympique, Nathalie Péchalat constituerait la caution utile d’une présidence partagée.
Quintuple Championne de France (2009, 2011, 2012, 2013, 2014), double Championne d’Europe (2011-2012) et doublement médaillée mondiale de bronze (2012 et 2014) en danse sur glace en duo avec Fabian Bourzat, l’ex-patineuse a par la suite été la première femme élue à la présidence de la Fédération Française des Sports de Glace (FFSG), un poste qu’elle a occupé de 2020 à 2022.
Plus de trois décennies après Albertville 1992, et dix ans après le déploiement de la candidature réussie de Paris 2024, les Alpes 2030 pourraient donc s’engager sur un nouveau duo, sans forcément que celui-ci ne soit en mesure de répondre aux défis propres aux organisateurs dans le cas présent.
La reproduction d’un modèle ne peut être complète que lorsqu’elle est fidèle en tous points à la version originale. En leur temps, Jean-Claude Killy et Michel Barnier avaient relevé le challenge, tout comme Bernard Lapasset et Tony Estanguet. Dans les deux cas cependant, les organisateurs avaient dû affronter des problématiques bien distinctes de celles propres aux Alpes 2030 et à la naissance du projet.
Aussi, plutôt que de clarifier les choses et d’opérer une simplification nécessaire pour la gouvernance, l’hypothèse d’un duo à la tête des Alpes 2030 pourrait davantage venir complexifier les préparatifs qui sont entrés dans une phase opérationnelle et, disons-le, plus que périlleuse.
De surcroît, il est à redouter que sans bouleversement structurel profond tenant au maintien d’une trop forte emprise politique sur le projet, les mêmes causes ne produisent les mêmes effets, et que le dossier des Alpes 2030 ne soit in fine condamné à subir à échéances régulières de nouveaux soubresauts avec plus ou moins de répercussions et de dégâts, sur la confiance et sur le financement des Jeux.

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