Paris 2024 face à la perspective d’un nouveau site sacrifié en Seine-Saint-Denis

Argument social et territorial majeur de la candidature de Paris 2024, l’intégration du département de la Seine-Saint-Denis semble se réduire chaque année davantage. Après avoir perdu plusieurs sites et épreuves, le département limitrophe de la capitale pourrait désormais perdre les compétitions de tir sportif. La Société de Livraison des Ouvrages Olympiques (SOLIDEO) entend néanmoins maintenir le cap pour la réhabilitation du site jusqu’à présent sélectionné.

Visuel du cluster de Dugny – Le Bourget avec, au premier plan, le Centre des Médias installé au sein du Parc des Expositions du Bourget, et au second plan, le mur d’escalade sur la droite et le stand de tir sportif (Crédits – Paris 2024)

Tout au long de la phase de candidature, de 2015 à 2017, la Seine-Saint-Denis fut valorisée dans les clips promotionnels de Paris 2024 et sur les divers supports de communication, à grands renforts de visuels illustrant le futur Village des Athlètes ou encore le Centre Aquatique Olympique de Saint-Denis.

Mais près de cinq années après l’attribution des JO 2024, force est de constater que la cartographie du projet a bien changé, au détriment en particulier de ce département, considéré comme l’un des plus jeunes et des plus pauvres de l’Hexagone.

De fait, revue de projet après revue de projet, le Comité d’Organisation des Jeux (COJO) a peu à peu détricoter le schéma initialement présenté au Comité International Olympique (CIO), tant pour des questions d’ajustements au regard des exigences des Fédérations Internationales (FI) que pour des raisons logistiques et économiques.

Ainsi, dès 2018, le tournoi de badminton a été délocalisé du cluster de Dugny-Le Bourget en direction de la future aréna de la Porte de la Chapelle dans le 18ème arrondissement de Paris.

Peu après, le projet d’organiser le tournoi de water-polo au sein d’une piscine réhabilitée sur le site de Marville, près de La Courneuve, a à son tour été retoqué.

Si un nouveau centre aquatique verra bien le jour sur place, il ne sera désormais utilisé que pour les sessions d’entraînement lors des Jeux, avant d’être ouvert au grand public, les organisateurs ayant souhaité intégrer le water-polo au futur Centre Aquatique Olympique en construction face au Stade de France, pour ce qui est des phases préliminaires, et au sein de la Paris La Défense Aréna de Nanterre (Hauts-de-Seine) pour les phases finales.

Un autre tournoi a par la suite été déplacé, du Bourget vers le Parc des Expositions de la Porte de Versailles (15ème arrondissement), affaiblissant encore un peu plus la place de la Seine-Saint-Denis dans le dispositif des Jeux et ce, en dépit de contreparties apportées par le COJO, à savoir la venue du rugby à sept au Stade de France ou l’aménagement pérenne d’un mur d’escalade entre La Courneuve et Dugny-Le Bourget.

Car au-delà des sites destinés aux compétitions sportives, la cartographie de Paris 2024 a aussi impacté la Seine-Saint-Denis en ce qui concerne l’hébergement des journalistes et techniciens des médias, l’aménagement du Village leur étant dédié selon les plans de la candidature ayant été subdivisé en deux phases pré et post-JO dans un souci de maîtrise des coûts.

La mobilisation des élus locaux – soucieux de préserver la promesse de Jeux bénéfiques pour le territoire et ses habitants – a d’ailleurs sans doute permis à ce moment-là d’éviter que le Village des Médias ne soit complètement mis de côté, Village qui, pour rappel, ne figure pas dans le cahier des charges du CIO et est donc à la libre appréciation des organisateurs des Jeux. Ces mêmes élus se sont en outre mobilisés pour préserver – au moins pour l’instant – le site du Parc des Expositions de Paris-Le Bourget comme hôte du Centre des Médias et ce, malgré la menace – confirmée – des retards de livraison des nouvelles lignes du Grand Paris Express.

Plus récemment – et comme un coup de grâce – la Seine-Saint-Denis a également eu la déconvenue de voir partir la Cérémonie d’ouverture des Jeux en dehors du Stade de France, le COJO souhaitant ici mettre en œuvre une fête populaire inédite dans sa forme et dans son déroulement, avec le choix des berges de Seine en plein cœur de la « Ville Lumière ».

Vue du Terrain des Essences (Crédits – SOLIDEO / Sennse – C. Badet)

Aujourd’hui, le département francilien pourrait voir de nouvelles épreuves filer hors de son territoire, avec la perte potentielle du tir sportif.

Ces derniers jours, une espèce de cacophonie a d’ailleurs rappeler l’importance de l’unité de l’ensemble des parties prenantes dans une entreprise de la dimension des Jeux. Que ce soit au niveau sportif comme politique, les acteurs en présence doivent être en capacité de se coordonner et de s’exprimer d’une seule et même voix afin de ne pas faire dérayer la locomotive olympique.

Or, sur la question du site jusqu’à présent évoqué pour l’accueil des épreuves de tir, Paris 2024 a fait la démonstration d’un manque – encore – de coordination, peut-être aussi d’écoute de ses indispensables partenaires institutionnels.

De fait, la menace actuelle pesant sur le site du Terrain des Essences reposerait sur de supposées contraintes environnementales susceptibles de produire des retards importants. Des contraintes qui, pour Paris 2024, s’apparenteraient sans doute à des demandes d’autorisation et également à des recours en justice sur le modèle des actions menées sur l’année écoulée, et qui avaient conduit à l’arrêt, puis à la reprise, des travaux du futur Village des Médias limitrophe.

Il faut dire que le site du Terrain des Essences constitue un véritable challenge pour les parties au projet, avec la nécessité de dépolluer un ancien terrain militaire, avant d’engager l’agencement temporaire d’une arène dédiée au tir durant les Jeux, puis un aménagement pérenne pour sanctuariser un nouvel espace récréatif accessible au public dans un périmètre comprenant déjà le Parc Georges Valbon, l’un des poumons verts du département et de la région.

Durant la phase de candidature, Paris 2024 y avait projeté l’installation d’une structure temporaire d’une capacité de 3 000 places, avant de revoir à la hausse la jauge prévisionnelle à 4 120 places, moyennant un investissement de 12,656 millions de dollars à la seule charge du COJO.

Or, tandis que la Société de Livraison des Ouvrages Olympiques (SOLIDEO) est à ce stade engagée dans la dépollution et la remise à niveau dudit site pour un investissement de plusieurs millions d’euros, le COJO chercherait de son côté un plan B pour recevoir dans des conditions adéquates les épreuves de tir à horizon 2024. La SOLIDEO entend néanmoins aller jusqu’au bout de son projet et livrer comme convenu un Terrain des Essences reconnecté au Parc Georges Valbon.

Ainsi que l’a affirmé – comme un éclaircissement de la situation – Nicolas Ferrand, Directeur Général de l’instance présidée par la Maire de Paris, Anne Hidalgo :

En revenant de Tokyo, le COJO a pu approfondir son travail sur le besoin pour un site de tir, et s’est aperçu que c’était un peu serré par rapport à ce qu’on avait prévu depuis 2018.

Le COJO s’est interrogé pour mettre une partie des épreuves sur un boulodrome. Toutes les procédures environnementales, administratives et autres, sont derrière nous pour le Terrain des Essences, mais pour le boulodrome, il faut déployer un certain nombre de procédures.

Le COJO avait dit qu’il avait besoin de 7 hectares sur les 13 hectares. Ces 7 hectares seront livrés absolument dans les temps, comme prévu, à l’automne 2023.

Dans l’hypothèse où Paris 2024 prendrait la décision d’écarter le site de Seine-Saint-Denis, le COJO pourrait in fine faire le choix d’intégrer le Centre National de tir sportif de Châteauroux (Indre) au projet des Jeux. Une visite des lieux aurait été organisée il y a peu.

Ce choix aurait bien sûr le mérite de positionner un site existant, opérationnel depuis 2018, et déjà reconnu pour l’organisation de compétitions nationales et internationales. Un bon point si l’on regarde l’impératif de limitation des coûts d’organisation de l’événement planétaire.

A l’inverse cependant, la distance d’environ trois heures avec la capitale pourrait constituer une contrainte logistique, avec la venue prévue de 340 compétiteurs – 170 hommes et 170 femmes – lors des Jeux Olympiques, puis de 154 para-athlètes durant les Jeux Paralympiques.

Surtout, ce choix de délocalisation priverait la Seine-Saint-Denis d’une nouvelle opportunité de marquer de son empreinte les Jeux et de bénéficier d’une fenêtre médiatique favorable et ce, même si le département dispose d’un nombre important d’espaces d’entraînement et voit naître deux éco-quartiers grâce aux Jeux, ainsi qu’une requalification des berges de Seine le long du site du Village des Athlètes.

Vue globale du Centre National de Tir sportif de Châteauroux (Crédits – CNTir)

L’équation est en tout cas délicate pour un COJO ayant symboliquement installé ses quartiers en Seine-Saint-Denis pour montrer – au moins en façade – son attachement à ce territoire.

Les discussions s’annoncent tendues entre les parties au projet, avec une bataille et contre-bataille médiatique, entre recherche de l’intérêt sportif – et la Fédération Internationale de tir (ISSF) aura ici son mot à dire – et souci de maintenir une cohérence territoriale et une unité institutionnelle et politique à un peu plus de deux ans de l’ouverture des Jeux de 2024.

A l’instar de la mobilisation des élus locaux pour la sauvegarde du Village des Médias, la position de la Maire de Paris, Anne Hidalgo – engagée dans la course à l’élection présidentielle du printemps 2022 – pourrait être déterminante sur ce sujet, cette dernière ayant constamment affiché son soutien à ses collègues du département voisin dans leurs revendications auprès du COJO.

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