Milan-Cortina 2026 : L’Italie et le CIO ont rendez-vous avec l’histoire

Le 24 juin 2019, Milan-Cortina 2026 décrochait l’organisation des Jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver. Sept ans plus tard, l’Italie se tient prête à relever le défi des Jeux et ce, malgré des contraintes logistiques sans précédent qui pourraient avoir un impact quant au modèle olympique des années à venir.

(Crédits – IOC)

En décrochant l’attribution des JO 2026, l’Italie s’était embarquée dans la promesse d’un retour des Jeux dans la péninsule pour la première fois depuis l’édition de Turin 2006, balayant au passage la malédiction qui avait conduit à la désertion des dernières candidatures du pays sur la scène olympique, Rome demeurant ainsi sur deux retraits forcés en l’espace de quelques années.

L’émergence de la candidature hivernale ne fut toutefois pas chose aisée, tant la pression politique – le spectre de l’instabilité gouvernementale aussi – et le souvenir des déconvenues passées ont pu influer sur la mise en place d’un projet qui aurait pu englober Turin au-delà de Milan et Cortina.

Mais face aux hésitations locales et aux doutes parmi les plus hautes autorités de l’État à l’époque, la candidature transalpine avait été resserrée autour d’un concept bicéphale, même si la mouture générale intégrait une large part du Nord de l’Italie, répondant dès lors aux exigences de durabilité du Comité International Olympique (CIO) mais proposant néanmoins un cadre organisationnel particulièrement éclaté sur le plan des territoires.

Atypique dans sa structuration géographique, la proposition italienne se faisait alors l’écho à une autre composante européenne aux contours singuliers, à savoir la candidature suédoise de Stockholm-Åre qui intégrait également la Lettonie pour les compétitions de bobsleigh, luge et skeleton.

Si les deux concurrentes – seules rescapées d’une course mouvementée comme le CIO avait déjà pu le mesurer dans l’optique des JO 2022, et plus tard dans la course aux Jeux de 2030 – disposaient de forces avérées, mais aussi de faiblesses notables, le dossier de Milan-Cortina 2026 fut jugé le plus convaincant par la Commission d’Évaluation avant que les membres de l’institution olympique ne désignent la candidate transalpine pour abriter les Jeux après les escapades asiatiques de PyeongChang 2018 et de Pékin 2022.

Le Président du CIO, alors Thomas Bach, aux côtés des membres de la délégation de Milan-Cortina 2026, le 24 juin 2019, pour la signature du Contrat Ville Hôte (Crédits – IOC / Greg Martin)

Pour l’Italie, ce choix fut donc clairement celui d’un retour en grâce au sein du CIO et plus encore celui d’une confirmation.

En obtenant l’édition 2026, l’Italie conforta ainsi son rang de grande nation olympique avec quatre Jeux (Cortina d’Ampezzo 1956, Rome 1960, Turin 2006, Milan-Cortina 2026), comptabilisant notamment trois éditions hivernales – au même titre à l’époque que la France qui rafla l’échéance 2030 par la suite – et parvenant à se hisser sur la troisième marche d’un podium dominé, et c’est encore le cas aujourd’hui, Jeux d’été et d’hiver confondus, par les États-Unis (Saint-Louis 1904, Lake Placid 1932, Los Angeles 1932, Squaw Valley 1960, Lake Placid 1980, Los Angeles 1984, Atlanta 1996, Salt Lake City 2002, Los Angeles 2028, Utah 2034) et la France (Paris 1900, Chamonix 1924, Paris 1924, Grenoble 1968, Albertville 1992, Paris 2024, Alpes françaises 2030).

La « Reine des Dolomites », Cortina d’Ampezzo, marqua elle-aussi l’histoire olympique en intégrant le cercle restreint des Villes Hôtes doublement auréolées des Jeux d’hiver. Une performance seulement enregistrée par Saint-Moritz (Suisse) avec les éditions 1928 et 1948, Innsbruck (Autriche) avec 1964 et 1976, Lake Placid (États-Unis, 1932 et 1980) et enfin Salt Lake City (États-Unis) avec les échéances de 2002 et de 2034.

La joie de la délégation italienne après l’annonce de l’élection de Milan-Cortina 2026 comme Ville Hôte des Jeux d’hiver de 2026, le 24 juin 2019 (Crédits – IOC / Greg Martin)

Pour le CIO, le choix de Milan-Cortina 2026 fut aussi une décision historique à plus d’un titre.

Première édition hivernale attribuée en tenant compte pleinement des recommandations de l’Agenda 2020 souhaité par Thomas Bach et adopté après l’élection de ce dernier à la tête du CIO en 2013, l’édition 2026 fut également celle d’une innovation sur le plan de la dénomination même de la candidature et du projet.

Pour la première fois en effet, l’Hôte des Jeux comporta deux Villes dans son intitulé olympique, Milan et Cortina d’Ampezzo, témoignant de la transversalité du projet et de l’union des territoires afin de proposer un cadre misant largement sur les infrastructures existantes, véritable fil conducteur de l’Agenda 2020.

Une adaptation sans précédent du CIO, parfaitement conscient de l’attractivité en berne des Jeux d’hiver – trois finalistes pour l’édition 2018, seulement deux pour 2022 – et des contraintes logistiques qui, pour limiter les dépenses, amènent à une cartographie des sites sur des territoires plus éloignés les uns que les autres par rapport à des rendez-vous passés.

Aussi, Milan-Cortina 2026 propose aujourd’hui un concept déroutant pour certains, audacieux pour d’autres, reposant sur l’utilisation de quelques six Villages des Athlètes, dont les deux principaux localisés à Milan et près de Cortina d’Ampezzo, mais encore sept clusters sportifs réunissant Milan (patinage artistique, patinage de vitesse, short-track, hockey-sur-glace), Bormio (ski alpin masculin et ski alpinisme), Livigno (ski freestyle et snowboard), Anterselva (biathlon), Cortina (ski alpin féminin, curling, bobsleigh, luge et skeleton), Predazzo (saut à ski et combiné nordique), et enfin Tesero (ski de fond et combiné nordique), tous disséminés à cheval sur trois Régions que sont la Lombardie, le Trentin-Haut-Adige et la Vénétie.

Le cadrage des Cérémonies d’ouverture et de clôture se révèle lui-aussi comme un montage particulier, avec l’ouverture des Jeux Olympiques planifiée au Stade San Siro à Milan, mais aussi du côté de Cortina, Livigno et Predazzo où des anneaux – comme la symbolique de failles spatio-temporelles – ont été disposés pour permettre le défilé des athlètes dans une ambiance singulière au regard des quatre sites distincts.

La clôture de ces Jeux aura quant elle lieu au sein des Arènes antiques de Vérone – premier site inscrit sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Humanité par l’UNESCO à abriter un tel événement – où se déroulera par la suite l’ouverture des Jeux Paralympiques, avant une clôture agencée cette fois dans le Stadio del Ghaccio de Cortina d’Ampezzo.

Cartographie des sites olympiques et paralympiques des Jeux d’hiver de Milan-Cortina 2026 (Crédits – Milano-Cortina 2026)

Bien sûr, un tel schéma a de quoi soulever des interrogations légitimes, ne serait-ce que pour les transports, domaine où, malgré d’importants investissements réalisés ces dernières années pour moderniser les infrastructures et construire de nouveaux équipements, les temps de trajet restent une problématique majeure.

De fait, l’édition de 2026 limite la possibilité pour les spectateurs de vivre pleinement les Jeux au sens où il s’avère plus que périlleux d’envisager assister à des épreuves sur plusieurs sites distincts en une seule journée ou même du jour pour le lendemain.

En misant sur un concept aussi largement décentralisé, le Comité d’Organisation – conscient que l’expérience des Jeux serait bouleversée – a immanquablement dû s’adapter et revoir par moment les choix initialement arrêtés et ce, au fil de l’avancée des préparatifs, certains sites ayant été écartés au profit d’autres équipements pour le hockey-sur-glace et le patinage de vitesse recentrés à Milan.

Des chantiers-clés des Jeux ont en outre suscité de vives critiques et des polémiques, à l’image de l’aréna Santa Giulia qui, avec ses 16 000 places, devient certes l’une des plus grandes salles multifonctionnelles italiennes, mais qui a connu retards et surcoûts ces dernières années.

D’ailleurs, jusque dans les ultimes jours avant l’ouverture des Jeux, les acteurs engagés dans la tenue du tournoi de hockey-sur-glace ont pu s’inquiéter des travaux encore en cours et à réaliser, même si le CIO s’est voulu rassurant en estimant que seuls des aménagements temporaires étaient concernés par cet impair.

Outre l’aréna milanaise, un autre site des JO 2026 a généré les plus acerbes commentaires, émanant notamment du CIO qui, dès la phase de candidature, s’était montré peu convaincu par l’opportunité de rebâtir la piste Eugenio Monti de Cortina d’Ampezzo.

L’institution olympique avait en ce sens pressé les autorités transalpines à réviser leur projet et à envisager une délocalisation des épreuves de bobsleigh, luge et skeleton jusqu’en dehors de l’Italie.

Malgré la proposition d’appui d’Innsbruck (Autriche) et le possible recours à Lake Placid (États-Unis), lesdites autorités ont pourtant fermement tenu leur positionnement pour maintenir les compétitions précitées sur le sol italien, quitte à créer une tension certaine avec le CIO et à s’engager dans un contre-la-montre avec la seule entreprise ayant répondu à l’appel d’offres.

Cette détermination des autorités – en particulier du Gouvernement de Giorgia Meloni et de son allié politique, le Ministre des Infrastructures et des Transports, Matteo Salvini – a d’ailleurs fini par payer, puisque le Centre de glisse a pu être livré dans les temps impartis, franchissant les étapes intermédiaires les unes après les autres et orchestrant des épreuves-tests pour valider l’infrastructure dans son ensemble.

Dans une récente interview accordée en exclusivité à « Sport & Société » par le Directeur Général de la Società Infrastrutture Milano Cortina 2026 S.p.A. (SIMICO), Fabio Massimo Saldini avait évoqué ce chantier comme l’une des plus belles réalisations de Milan-Cortina 2026.

Comme il l’a ainsi affirmé :

Sans aucun doute, le Centre de glisse de Cortina, car il était considéré comme impossible par tous.

Pourtant, nous avons prouvé qu’il était possible de réaliser un exploit technologique complexe en à peine plus de 300 jours, grâce au travail d’équipe du Gouvernement, des institutions, des entreprises et de plus de 250 personnes qui ont œuvré jour et nuit avec passion et un dévouement exemplaire, conscientes que le monde entier avait les yeux rivés sur l’Italie.

L’avenir dira si ce choix territorial a été opportun ou non, sachant qu’il faudra faire vivre cette piste entièrement réhabilitée pour en assurer la pérennité. Déjà se profile en tout cas l’organisation de compétitions internationales au moins jusqu’aux Jeux Olympiques d’hiver de la Jeunesse de 2028 qui utiliseront une large part des sites de Milan-Cortina 2026.

Vue d’une portion de la piste Eugenio Monti à Cortina d’Ampezzo, Vénétie, Italie, en novembre 2025 (Crédits – IBSF)

Plus globalement, pour les parties prenantes au projet italien, la quinzaine olympique qui s’ouvre, puis les Jeux Paralympiques, seront un véritable test pour juger de la viabilité d’un modèle qui a repensé le cadre habituel des Jeux d’hiver en déplaçant les curseurs à un niveau encore jamais atteint.

Que ce soit en ce qui concerne la dénomination de ces Jeux ou leur périmètre géographique, Milan-Cortina 2026 s’impose à l’évidence comme l’incarnation d’une nouvelle approche qui, en fonction de la réussite ou non de ces Jeux, aura un impact certain sur les prochaines éditions, à commencer par celle des Alpes françaises dans tout juste quatre années et dans une moindre mesure sur la Suisse qui développe un projet à l’échelle du pays.

Pour le dossier tricolore, la carte des sites n’a certes toujours pas été révélée après des mois d’atermoiements et de polémiques, mais les organisateurs auront à tenir compte des leçons à tirer de l’expérience italienne.

Car à l’image des Futurs Hôtes de l’événement mondial, les Alpes françaises 2030, le CIO et les Fédérations Internationales olympiques concernées seront à la croisée des chemins au lendemain de la clôture des Jeux de Milan-Cortina 2026.

Dans l’hypothèse où les conclusions de Milan-Cortina 2026 s’avéreraient inconciliables avec le modèle de Jeux tel que souhaité par l’institution olympique, la mouture du projet français devrait de fait être révisée, avec possiblement un resserrement du concept général en lieu et place de quatre clusters départementaux disposés à cheval sur deux Régions bordant une partie importante de l’Est du pays.

Dans le cas au contraire où Milan-Cortina 2026 constituerait un succès organisationnel, le CIO pourrait être séduit par l’idée de reproduire occasionnellement ce modèle particulier, ce qui pourrait bien sûr lui ouvrir de nouveaux horizons à l’heure où le devenir des Jeux d’hiver se pose au regard de la capacité des Hôtes traditionnels à accueillir le rendez-vous quadriennal et au regard aussi des répercussions liées au changement climatique.

Comme l’a en tout cas fait savoir l’institution de Lausanne dès avant le début des compétitions, le cas italien sera à examiner avec attention en fonction des retours obtenus auprès des divers publics.

Cela concernera bien sûr le ressenti des athlètes – les premiers concernés -, mais aussi celui des spectateurs, des médias appelés à couvrir l’événement et à diffuser ce dernier à l’échelle planétaire, mais aussi des volontaires et des équipes du Comité d’Organisation qui se sont démultipliés ces dernières semaines sur les différents pôles sportifs des JO 2026 afin d’éviter coûte que coûte une dérive et une sortie de piste préjudiciable pour l’image de marque de cette édition.

(Crédits – Milano Cortina 2026)

A l’évidence, le CIO cherchera tout de même à contenir la reproduction d’un tel modèle pour des cas très spécifiques.

Un peu à la façon dont il autorise désormais les Hôtes à solliciter l’appui logistique d’autres territoires – éventuellement à l’étranger – pour palier l’absence d’infrastructures-clés.

Cela fut le cas de la proposition suédoise pour 2026 et 2030. Elle est aujourd’hui l’un des points questionnés dans le cadre du projet français pour ce qui est de l’anneau de patinage de vitesse possiblement intégré depuis les Pays-Bas ou l’Italie.

En dehors des Jeux d’hiver, il est en revanche peu probable que le CIO se lance dans une remise en cause du modèle olympique des Jeux d’été dont l’audience, la portée et l’expérience des publics est bien différente, sauf à envisager l’effacement dudit modèle au profit d’un cadrage reposant davantage sur la tenue d’une espèce hybride de Championnats du Monde marquée par une sectorisation accrue des épreuves et des compétiteurs en des clusters pouvant être trop éloignés les uns des autres, hormis quelques sujets comme le tournoi de football.

Au risque inévitablement de venir altérer en fin de compte ce qui constitue encore aujourd’hui la magie des Jeux.


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