L’annonce du renoncement de Martin Fourcade de briguer la présidence du Comité d’Organisation des Jeux d’hiver 2030 constitue un nouvel épisode dans un feuilleton qui ne cesse d’illustrer l’impréparation du projet des Alpes françaises 2030 et ce, depuis le lancement même de la candidature olympique et paralympique tricolore. Avec aussi, sur certains points, des similitudes par rapport à Milan-Cortina 2026.

Le 18 juillet 2023, lorsque par un communiqué de presse les parties prenantes annoncent officiellement leur intention de candidater à l’organisation des Jeux d’hiver de 2030, le Comité International Olympique (CIO) accueille d’un bon œil l’ambition française poussée par la sphère politique régionale et adoubée par le Président de la République en personne.
Au moment où les préparatifs entourant les Jeux d’été de Paris 2024 entrent dans une phase capitale, un an presque jour pour jour avant la Cérémonie d’ouverture planifiée en grande pompe sur la Seine, au cœur de la « Ville Lumière », l’institution de Lausanne (Suisse) perçoit alors comme une aubaine la venue de la France parmi les prétendantes déclarées.
Au cours des mois ayant précédé cette arrivée quelque peu précipitée – et les semaines suivantes en seront une parfaite illustration – le CIO avait en effet pris la décision de renverser la table du processus de sélection du Futur Hôte des JO 2030, conscient de la situation singulière d’une course maintes fois bouleversée.
Il faut dire qu’au-delà de la solide candidature de Salt Lake City (Utah, États-Unis) qui s’était peu à peu positionnée sur 2034 pour des raisons stratégiques liées à la contrainte calendaire avec la proximité des Jeux de LA 2028, ladite course avait vu péricliter les projets de Vancouver (Colombie-Britannique, Canada), de Sapporo (Japon), mais encore la faiblesse persistante de Stockholm (Suède) et les incertitudes du dossier helvète misant sur un concept inédit à l’échelle de la Suisse toute entière.
Le CIO avait également fait le constat avant l’été 2022 de l’impossibilité pour l’Espagne de proposer un projet hybride mêlant héritage des Jeux d’été de Barcelone 1992 et sites pyrénéens autour d’une candidature à cheval sur la Catalogne et l’Aragon.
D’ailleurs – toute proportion gardée – l’institution olympique aurait peut-être dû se méfier de l’ambition française misant elle-aussi sur l’attelage de deux entités aux ambitions fortes avec à leur tête des dirigeants à l’ambition politique non moins affirmée, à savoir les Régions Auvergne-Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte-d’Azur qui s’étaient initialement interrogées sur des candidatures et des objectifs calendaires distincts à horizon 2030 pour l’une et 2034-2038 pour l’autre.
L’exemple de Milan-Cortina 2026 – avec les problématiques propres aux territoires et les intérêts parfois opposés entre ces mêmes territoires – aurait également pu mettre la puce à l’oreille des dirigeants de la Maison Olympique, eux qui ont assisté à la mise en route périlleuse de la candidature transalpine minée au départ par les considérations partisanes.

Certes, les réformes amorcées ces dernières années par le CIO ont offert des opportunités sans précédent pour composer et bâtir une candidature aux Jeux.
Si par le passé, seules des questions techniques spécifiques pouvaient justifier une alliance inter-régionale d’envergure – eu égard notamment à la topographie des sites montagneux ne répondant pas nécessairement aux exigences sportives – désormais, les prétendants peuvent en effet déposer un concept qui ne se limite plus à une échelle territoriale, bien au contraire, la durabilité étant plus que jamais un critère à prendre en considération.
Utiliser l’existant et concevoir du temporaire plutôt que de bâtir de manière pérenne, tel est ainsi le credo adopté par le CIO de Thomas Bach pour tourner la page de la période désastreuse du « gigantisme » des Jeux qui avait marquée la fin de la décennie 1990 et le début de la suivante.
Dans cette délicate équation, Milan-Cortina 2026 a proposé un triptyque pensé autour d’un concept novateur reposant sur trois territoires du Nord de l’Italie, que sont la Lombardie, le Trentin-Haut-Adige et la Vénétie et avec, au cœur du projet, deux villes-centres, à savoir Milan et Cortina d’Ampezzo.
Derrière ce projet se dessinait aussi le désir pour Milan de s’affirmer à l’échelle internationale et sur la scène des Jeux, après ses rêves passés et les échecs de Rome de s’installer comme Hôte des Jeux d’été (2004, 2020, 2024). Pour Cortina d’Ampezzo, la candidature pour 2026 fut évoquée comme la poursuite du rêve olympique développé avec l’organisation de l’édition hivernale de 1956.
Dans le même temps, la Suède avait avancé l’idée d’un projet par-delà les frontières, avec la mobilisation annoncée de la Lettonie pour sécuriser le site destiné aux épreuves de bobsleigh, de luge et de skeleton à Sigulda.
Quelques années auparavant, la Pologne avait déjà tenté ce coup de poker.
A l’époque, la candidature de Cracovie 2022 avait tracé les contours d’une association avec la Slovaquie voisine, mais le référendum défavorable au projet olympique et paralympique était finalement venu contrecarrer les plans.
Après les tentatives, l’heure de la mise en application s’amorce désormais.
Milan-Cortina 2026 s’inscrira dans l’histoire des Jeux et du Mouvement olympique. Le degré de réussite – ou le fiasco organisationnel – dira par la suite de quel côté se situe cette édition de l’événement planétaire.
Comme a pu l’être Rio 2016 avec la tenue des premiers Jeux en Amérique du Sud, l’échéance de 2026 sera aussi un pas supplémentaire pour un CIO soucieux de poursuivre la diffusion de sa grande manifestation sportive et le partage de ce rendez-vous quadriennal avec un maximum de personnes et selon des combinaisons novatrices.
En cas de succès, de futurs prétendants jusque-là sur la réserve pourraient venir frapper à la porte. Le CIO en serait évidemment plus que satisfait. Un échec pourrait cependant conduire à une énième remise à plat, tant du processus de candidature que du schéma d’organisation des Jeux, avec de possibles répercussions sur le projet des Alpes françaises 2030.

Les similitudes entre ce projet et celui de Milan-Cortina 2026 sont en tout cas nombreuses. Et les enseignements à tirer le seront tout autant, en particulier sur la place des politiques dans l’organisation et les décisions stratégiques.
Des deux côtés des Alpes, l’après-candidature a ainsi été marqué par une mise en route tumultueuse. Milan-Cortina 2026 a tardé à développer son Programme des Partenaires, avec en cours de route le remplacement du Directeur Général du Comité d’Organisation. Les Alpes françaises 2030 tardent quant à elle à installer la structure chargée de l’organisation même des Jeux, avec une Assemblée Générale constitutive désormais annoncée pour le 18 février 2025 et le casse-tête autour de la figure de proue de ladite structure.
Dans les deux cas, le CIO a pu et peut être soumis à des sueurs froides, l’horloge des préparatifs ne cessant d’avancer.
Outre les questions de personnes, la problématique des sites est un point de crispation notoire. Milan-Cortina 2026 et les Alpes françaises 2030 en sont toutes deux une illustration à leur façon.
Pour Milan-Cortina 2026, le bras de fer a été engagé avec l’institution olympique à maintes reprises.
Si comme pour d’autres Hôtes des Jeux, certains sites ont été retoqués de la cartographie des Jeux, l’opposition de vision entre les deux entités a pu se faire jour comme l’a montré le feuilleton – toujours d’actualité – du réaménagement de la piste historique de Cortina d’Ampezzo pour le bobsleigh, la luge et le skeleton.
Alors que le CIO avait expressément demandé à l’Italie de revoir son dispositif jugé coûteux et instable sur le plan de l’héritage, le gouvernement de Giorgia Meloni a préféré tenir tête à l’institution, soucieux de conserver l’entièreté des compétitions en territoire transalpin et refusant dès lors une quelconque délocalisation hors des frontières pour les épreuves précitées.
Les semaines qui viennent seront déterminantes pour conserver cette option imposée au CIO ou pour revenir sur ce choix controversé avec alors la possible entrée en piste du site de Lake Placid… aux États-Unis. Tout dépendra de l’avancée des travaux et de la pré-homologation du site des Dolomites dans le courant du mois de mars 2025.
La localisation des épreuves précitées n’a pas été la seule interrogation des dernières années pour les organisateurs des JO 2026. Le choix pour les compétitions de patinage de vitesse a lui-aussi donné lieu à de vives tractations après le retrait de Baselga di Pinè de la carte et ce, jusqu’à la sélection du Parc des Expositions de la Fiera Milano à Milan.
Ainsi, lorsqu’il fut question d’évoquer la possible place de Turin parmi les sites d’accueil du patinage de vitesse, les élus milanais avaient fait preuve d’une farouche opposition, soucieux de conserver en terre lombarde lesdites compétitions et de garder éloigner la rivale piémontaise qui n’avait pas souhaité prendre le train en marche au moment de la candidature. Guerre des égos et rancœur tenace.
Pour les Alpes françaises 2030, la question des sites – dicté par les considérations territoriales et l’impérieux désir d’avoir un juste équilibre entre Alpes du Nord et Alpes du Sud – a déjà soulevé le mécontentement, voire l’incompréhension, comme a pu le prouver la non-sélection de Val d’Isère au sein du dispositif des Jeux. Un choix qui a fait sortir de sa réserve un certain Jean-Claude Killy, figure du sport français et membre honoraire du CIO. Sa parole est rare – précieuse – et ses interventions loin d’être anodines.
A ce stade, nombre de points d’interrogation demeurent sur le financement du projet, la répartition de l’effort à consentir entre les diverses parties, mais également quant à l’intégration ou au maintien de tel ou tel site sportif et non-sportif (Villages des Athlètes, Cérémonies), sans compter aussi le choix relatif au patinage de vitesse avec, la mobilisation d’une infrastructure temporaire de type hall d’exposition comme l’a fait Milan-Cortina 2026, ou la sélection d’un site européen.
La quête de l’équilibre entre les territoires – fil rouge parmi les desiderata des deux Régions Hôtes en dépit d’un déséquilibre évident quant à l’expérience de ces mêmes territoires sur la scène mondiale – est bien entendu la principale cause de ces interrogations en suspens.
Comme pour Milan-Cortina 2026, il n’est de toute manière pas à exclure la possibilité que certaines décisions futures du COJO interviennent en opposition avec les souhaits du CIO. Après 2026, bis repetita pour 2030 ? Affaire à suivre.

A cinq années de l’ouverture des Jeux, tout reste à faire.
N’oublions pas que si Salt Lake City et l’Utah se sont préparés à l’opportunité de recevoir à nouveau les Jeux depuis plus de dix ans, la France de son côté s’est attelée à concevoir un projet en l’espace de moins de six mois.
Le degré d’échelle est immense et le défi colossal, malgré le savoir-faire de l’Hexagone dans l’organisation de grands rendez-vous internationaux. Le CIO en a conscience – lui avait désigné sous conditions le projet des Alpes françaises 2030 – et montre aujourd’hui une certaine forme d’agacement vis-à-vis de ses interlocuteurs tricolores.
Ainsi que l’a fait savoir l’institution cette semaine en guise d’avertissement policé :
Il appartient aux parties prenantes du projet de décider de la direction du COJO.
Le CIO attend leur proposition avec impatience.
Au-delà du choix pour la présidence du COJO, se dessine aussi en filigrane la question de l’ambition, de la vision, de l’esprit et des stratégies que les Alpes françaises devront établir dès les prochaines semaines et jusqu’à la Cérémonie d’ouverture en février 2030.
Des éléments qui n’apparaissent pas de manière probante lorsque l’on évoque ce projet.
Cela sera pourtant important et essentiel pour la perception dudit projet auprès des acteurs de la montagne, des partenaires et surtout de l’opinion publique qui, tout en étant attentive au souci de la durabilité d’une telle entreprise, peut constituer un marqueur dans l’installation effective des Jeux sur un territoire et, plus globalement, dans la réussite de l’événement.
Paris 2024 en a été un exemple éclatant et remarqué avec le succès populaire que l’on a pu constater.
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