Alpes françaises 2030 : Face à la crise, une fuite en avant assumée par Edgar Grospiron

Malgré la crise persistante au sein des Alpes françaises 2030, le Président du Comité d’Organisation des Jeux (COJO) préfère se retrancher derrière le leitmotiv d’une ambition des plus élevées pour cette édition olympique et paralympique. Une ambition qui, quatre ans avant la Cérémonie d’ouverture, repose pourtant sur une gouvernance sans vision, parasitée par des considérations politico-territoriales et autres luttes d’influence, sans compter un fragile équilibre financier, entre carte des sites non-encore définie et absence de sponsors à ce stade.

Edgar Grospiron, Président du Comité d’Organisation des Jeux des Alpes françaises 2030, mardi 18 février 2025 à Décines-Charpieu, Rhône (Crédits – CNOSF / KMSP)

Quarante-huit heures après l’annonce d’un nouveau départ dans les rangs du COJO des Alpes françaises 2030, en la personne du Directeur de la Communication – poste particulièrement stratégique pour un tel projet – le Président de l’instance organisatrice des JO 2030 a pris la parole sur ses propres réseaux sociaux.

Si des clarifications ont été expressément demandées de la part de la Ministre des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative, avec une réunion du Bureau Exécutif convoquée pour ce lundi 26 janvier 2026, Edgar Grospiron ne semble pas – pour l’heure – prendre toute la mesure d’une crise continue qui fragilise chaque semaine davantage le projet d’accueil des premiers Jeux d’hiver en France depuis Albertville 1992.

L’ancien sportif – auréolé du titre olympique de bosses en 1992 – reconverti depuis dans la formation et la motivation à la performance, apporte ainsi une réponse qui apparaît en décalage avec les enjeux à court et moyen termes que doivent aujourd’hui relever les Alpes françaises 2030.

Un an et demi après l’attribution – sous conditions – des Jeux, et à peine plus de dix jours avant l’ouverture de l’édition de Milan-Cortina 2026 où les acteurs tricolores vont prendre le relais à compter du 23 février pour les Jeux Olympiques et du 16 mars pour les Jeux Paralympiques, Edgar Grospiron s’engage dans ce qui s’apparente à une fuite en avant assumée.

Au risque de maintenir et d’aggraver la crise.

Comme il le mentionne tout de go :

L’enjeu n’est pas seulement de s’inquiéter des difficultés, mais bien de comprendre pourquoi elles existent.

La réponse à ce « pourquoi » apporte déjà de nombreux éléments de compréhension et permet de mieux analyser, de mieux engager.

Si nous rencontrons des difficultés, c’est parce que je porte une ambition des plus élevées.

Je ne me résous pas à livrer des Jeux Olympiques et Paralympiques ordinaires ni à me cacher derrière l’excuse du temps ou de contraintes budgétaires.

Visite de la Commission de Coordination du CIO pour les Jeux d’hiver 2030 dans les Alpes françaises en décembre 2025 (Crédits – Grégory Picout / Alpes françaises 2030)

Or, le principal défi des Alpes françaises 2030 est pourtant bel et bien de tenir compte de la double contrainte calendaire et budgétaire pour assurer la livraison de Jeux dont la candidature fut ficelée – faut-il le rappeler – en un temps record et avec les conséquences que nous pouvons désormais percevoir.

Car la France s’est en effet positionnée en juillet 2023, avant d’officialiser un concept de Jeux à forte empreinte politique en novembre de la même année, quelques semaines avant que le Comité International Olympique (CIO) ne fasse le choix d’un dialogue ciblé malgré les points d’interrogation majeurs autour du projet.

Pour l’institution de Lausanne (Suisse), le dossier français apparaissait alors comme une solution de recours face à une course aux Jeux des plus déroutantes – le CIO avait été contraint de renverser la table en décembre 2022 – malgré la présence de Salt Lake City (Utah, États-Unis) qui avait pris la décision de privilégier l’échéance de 2034 pour des raisons stratégiques tenant à ses objectifs de sponsoring et au fait de ne pas être impacté par une proximité trop grande avec le calendrier des Jeux d’été de Los Angeles 2028.

Les Alpes françaises s’étaient de fait positionnées dans un espace-temps considéré comme favorable, un an avant la livraison des Jeux de Paris 2024 qui furent préparés en confiance avec le CIO dont le Président de l’époque, Thomas Bach, a eu l’occasion à maintes reprises d’évoquer la réussite, avant, pendant et après la tenue effective de l’événement.

Cependant, la crise institutionnelle ouverte au printemps 2024 par la dissolution de l’Assemblée Nationale et la convocation d’élections législatives anticipées est venue quelque peu perturber l’installation pleine et entière d’une candidature déjà sans vision, pensée, portée et pilotée par la sphère politique régionale.

Aussi, l’absence de garantie financière de la part de l’État – survenue par la suite – avait conduit à l’attribution sous conditions des Jeux, quelques mois avant que la mise en place du COJO n’élargisse la brèche d’une crise déjà présente.

De fait, alors que Martin Fourcade aurait légitimement dû se voir confier les clés de la Présidence du COJO, les pressions politiques régionales – notamment de Renaud Muselier, Président de Provence-Alpes-Côte-d’Azur – eurent raison de l’engagement de la légende du biathlon par ailleurs sportif français le plus titré aux Jeux, hiver et été confondus.

Comme l’exposa avec gravité et lucidité Martin Fourcade en février dernier :

Le mode de gouvernance, la vision, l’ancrage territorial : nous n’avons pas réussi à nous retrouver sur ces sujets fondateurs. Mon ambition pour ces Jeux est claire : ils doivent être en phase avec leur époque, pleinement conscients des enjeux écologiques et ancrés dans la réalité économique de notre pays.

Aussi, organiser ces Jeux depuis un territoire de montagne est à mes yeux essentiel.

Permettre à chaque acteur de comprendre les spécificités de la montagne d’aujourd’hui me paraît indispensable pour appréhender pleinement les défis propres aux Jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver. Cette vision n’est pas partagée par tous les acteurs de ce dossier, et je le regrette. Je ne peux me résoudre à sacrifier mes convictions.

Dans ces conditions, j’ai pris la difficile de me retirer des discussions autour de la présidence des Jeux d’hiver de 2030.

Face au départ de celui qui occupe les fonctions de membre du CIO depuis 2022, les acteurs du dossier des Alpes françaises 2030 ont dû s’entendre pour faire émerger un nouveau leader.

Le choix du Champion Olympique d’Albertville acté, le plus dur commença pour un COJO devant inévitablement redoubler d’efforts pour tenter de rattraper le retard accumulé et faire enfin éclore un projet responsable, durable et surtout tenable.

Installation du Comité d’Organisation des Jeux d’hiver des Alpes françaises 2030, mardi 18 février 2025 à Décines-Charpieu, Rhône (Crédits – CNOSF / KMSP)

Or, si la structuration du COJO a pu un temps donner des signes positifs, notamment avec le recrutement d’anciens acteurs de Paris 2024, la crise s’est renforcée.

Le recul répété de la présentation de la carte des sites eu égard à la contrainte de maintenir un équilibre territorial – véritable totem des leaders régionaux depuis la candidature – mais encore le dévoilement d’un fragile budget, puis bien sûr l’heure des premiers départs ont été autant de brèches nouvelles dans la digue.

Le départ de la Directrice des Opérations, Anne Murac – ayant justement travaillé six ans durant au sein de Paris 2024 et dont l’expérience devait être un indéniable atout – fut officialisé en décembre 2025, tandis que d’autres partants ont été quelque peu passés sous silence jusqu’au départ du Directeur de la Communication, Arthur Richer, ce vendredi 23 janvier 2026.

Face à cela, le COJO assume ses choix avec de larges œillères, alors que son Président s’isole dans le même temps.

Cela se constate à la fois dans les prises de parole comme celle de ce dimanche sur les réseaux sociaux pour tenter de contenir l’incendie, et plus encore par l’installation d’une cellule de communication rapprochée qui, de fil en aiguille, est venue parasiter l’action devant être dévolue au Directeur de la Communication et accroître aussi l’impression d’amateurisme qui entoure le projet.

La catastrophe annoncée est en cours, et sauf à envisager un sérieux sursaut – à l’initiative de l’État ou du CIO – la situation ne devrait pas s’améliorer dans les semaines et mois qui viennent.

Mais pour celui qui dirigea un temps la candidature hivernale d’Annecy 2018 avant de quitter ses fonctions peu avant le fiasco d’une course mal embarquée – l’histoire se répète – tout ne serait finalement qu’une question d’ambition.

Ainsi que l’affirme Edgar Grospiron sur ses réseaux sociaux :

[Le projet des Alpes françaises 2030] a un potentiel incroyable et je refuse de le dégrader au motif que nous n’aurions ni le temps ni les moyens.

Si j’avais fait cela durant ma carrière, je n’aurai obtenu que des résultats médiocres. Le propre des champions n’est pas de fuir la difficulté, mais de rêver à un monde plus grand, quels que soient les efforts à fournir pour y parvenir.

J’ai donc une ambition très élevée pour ces Jeux. Cela nécessite de prendre des décisions courageuses, de mettre la barre à un très haut niveau d’exigence, de savoir faire confiance sans pour autant écouter le dernier qui a parlé, et surtout de toujours garder sa vision et ses objectifs en tête.

Avoir ce cap, permettre à mon équipe de trouver la bonne stratégie, corriger sa trajectoire en permanence, apprendre pour éviter de reproduire les mêmes erreurs, le faire sans se mentir : tels sont les enjeux pour franchir les difficultés et livrer de grands Jeux.

Un propos très – et peut-être trop – personnel où le « Je » remplace le « Nous » du collectif et qui, une fois encore, illustre une forme d’isolement et de surcroît un entêtement face aux difficultés.

Car par-delà une quelconque forme d’ambition, il s’agit surtout de revoir la copie d’ensemble et le mode de gouvernance d’un projet qui prend l’eau de toutes parts.

La flamme olympique des Jeux d’hiver de Milan-Cortina 2026 (Crédits – Milano Cortina 2026)

Aujourd’hui, les Alpes françaises 2030 s’apprêtent à se révéler au monde à l’issue des Jeux de Milan-Cortina 2026 dans une situation d’une extrême fragilité.

Le COJO espérait la signature d’un premier sponsor avant l’édition hivernale 2026. Il n’est pas acquis – loin de là – qu’une entreprise s’engage de la sorte dans un contexte aussi chaotique, et alors que de nouveaux départs ne sont plus à exclure.

Qu’il semble désormais loin le temps où les Alpes françaises 2030 se vantaient auprès du CIO d’un potentiel de plusieurs sponsors issus du Programme des Partenaires de Paris 2024

De même, l’établissement de la carte des sites demeure une réelle problématique, même si le COJO se contente pour l’heure et depuis l’été dernier d’une notion nouvelle dans le discours olympique, au travers d’un « schéma préférentiel des sites ». Or, sans carte des sites, comment convenir d’un budget prévisionnel ?

La quête constante de l’équilibre entre les territoires voulue et assumée par les leaders régionaux est évidemment l’une des raisons d’une vision non-définie à quatre ans de l’ouverture des Jeux.

Or, la parole politique risque bien d’être – une fois encore – altérée par la promesse intenable de JO 2030 vertueux sur le plan budgétaire.

La candidature avait évoqué les Jeux les moins onéreux de l’histoire pour convaincre les plus sceptiques, mais la réalité pourrait bien être différente avec une marge plus ou moins conséquente. Et des répercussions directes sur les deniers publics.

Mal conçu à l’origine, parasité par des considérations politico-territoriales et des luttes d’influence interne, le projet des Alpes françaises 2030 avance dans l’incertitude des lendemains.

Viendra alors le temps où l’État tapera du point sur la table – la réunion de ce lundi 26 janvier pourrait être une première indication des suites à donner au projet et à sa gouvernance – à moins que ce ne soit le CIO qui, après avoir accompagné le déroulement des JO 2026 jusqu’à la mi-mars, décidera de reprendre en main ce qui aurait pu être une nouvelle célébration festive et réussie des Jeux dans l’Hexagone.

Tout n’est pas perdu, mais le temps est plus que jamais compté pour redresser la barre.


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