Alpes françaises 2030 : Un projet fragilisé par la fronde du Département de la Savoie

La grogne exprimée cette semaine par le Département de la Savoie quant à la question budgétaire fragilise le projet olympique et paralympique des Alpes françaises 2030, quelques mois seulement avant la passation du flambeau à l’issue des Jeux de Milan-Cortina 2026 et alors que plusieurs problématiques demeurent en suspens.

Edgar Grospiron, Président du Comité d’Organisation des Alpes françaises 2030 devant la 144e Session du CIO réunie à Costa Navarino, Grèce, le 20 mars 2025 (Crédits – IOC / Greg Martin)

Le timing n’aurait pu être plus mauvais.

Alors que la Commission de Coordination du Comité International Olympique (CIO) en charge de superviser les préparatifs des Jeux d’hiver de 2030 s’est rendue en Savoie et en Haute-Savoie du 1er au 03 décembre 2025 inclus, le premier Département cité a choisi de claquer la porte des discussions et autres réunions préparatoires et ce, jusqu’à nouvel ordre.

Aucun représentant du Département de la Savoie ne figurait d’ailleurs sur les photos de famille prises en début de semaine à l’occasion de la visite olympique.

Il faut dire que la Savoie dénonce aujourd’hui ouvertement les orientations prises par le projet tricolore, avec en filigrane l’épineuse question de la répartition de l’effort budgétaire entre les parties prenantes.

Ainsi, dans un courrier adressé au Président du Comité d’Organisation des Jeux (COJO) des Alpes françaises 2030, Edgar Grospiron, dont une copie a été transmise à la Ministre des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative, Marina Ferrari, mais aussi aux Présidents des Conseils Régionaux Auvergne-Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Fabrice Pannekoucke et Renaud Muselier, le Président du Conseil Départemental cible les rallonges budgétaires demandées auprès des Collectivités.

Comme l’expose avec virulence Hervé Gaymard dans sa missive :

Le Département de la Savoie n’est pas à l’origine de la candidature, ni l’instigateur, encore moins l’organisateur, mais un compagnon de route. Et on a déjà beaucoup accompagné. Quand on décide quelque chose, on assume. […]

Nous ne pouvons être considérés comme une variable d’ajustement budgétaire pour le financement d’un projet dont nous ne sommes pas à l’initiative, mais dont nous sommes le compagnon de route.

En somme, si le Département ne compte pas revenir sur ses engagements budgétaires passés, il n’entend pas pour autant apporter de financement supplémentaire et ce, sachant que la Savoie a déjà sanctuarisé la réalisation du Village des Athlètes à Bozel, l’aménagement de l’ascenseur valléen entre Bozel et Courchevel à hauteur de 5 millions d’euros, sans compter également une enveloppe de plus de 40 millions d’euros de travaux sur le réseau routier.

Or, il semblerait qu’en dépit desdits engagements, certains acteurs du projet olympique et paralympique sollicitent une contribution plus importante de la part de la Savoie et sans doute aussi des autres entités locales associées audit projet.

Comme le pointe cependant le Président de la Savoie :

Il est étrange de demander aux Départements de prendre des engagements, sans aucune visibilité, sur la maquette financière et les engagements des autres Collectivités.

De gauche à droite, Christophe de Kepper, Directeur Général du Comité International Olympique ; Renaud Muselier, Président de la Région Provence-Alpes-Côte-d’Azur ; Thomas Bach, Président du CIO ; Laurent Wauquiez, alors Président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes ; et David Lappartient, alors Président du Comité National Olympique et Sportif Français, jeudi 07 septembre 2023 à la Maison Olympique à Lausanne, Suisse (Crédits – IOC / Greg Martin)

Se dessine dès lors en pointillé la mainmise toujours bien présente que les deux Régions-Hôtes semblent encore exercer, plus d’un an après l’attribution des Jeux aux Alpes françaises et alors que le projet est désormais piloté – au moins en surface – par Edgar Grospiron et ses équipes.

Il ne faut pas oublier en effet que la candidature a émergé à l’initiative des Présidents des Conseils Régionaux précités – avec avant Fabrice Pannekoucke, la main de Laurent Wauquiez – qui formulèrent à l’été 2023 un concept au fort accent politique, dans lequel la répartition des épreuves était davantage dictée par l’intérêt territorial que par pure considération sportive.

Le coup de froid du Département de la Savoie survient en tout cas dans un contexte déjà délicat pour le projet des Alpes françaises 2030 qui, depuis la phase de candidature, multiplie les errances, entre atermoiements sur la carte des sites, inflation budgétaire, mais encore cacophonie au moment de choisir le Président du COJO.

Dès la fin de l’année 2023, la répartition envisagée des épreuves avait provoquée de sérieux remous, avec de surcroît la colère de la légende du ski alpin et membre honoraire du CIO dont la parole – rare – reste scrutée avec attention, Jean-Claude Killy.

Ce dernier avait alors vilipendé la décision d’exclure Val d’Isère (Savoie) du dispositif ; un dispositif qui écartait aussi Isola 2000 (Alpes-Maritimes).

Quelques mois plus tard, la crise politique consécutive à la dissolution de l’Assemblée Nationale avait ajouté à la confusion, conduisant alors le CIO à envisager puis à prononcer une attribution des JO 2030 sous conditions.

La réussite annoncée des Jeux de Paris 2024 et la dynamique de ces derniers furent certainement un argument pour le CIO, soucieux à ce moment-là de poursuivre sa relation de confiance avec l’Hexagone.

Thomas Bach, Président du Comité International Olympique, brandissant la pancarte Alpes françaises 2030 désignées comme Hôte des Jeux d’hiver de 2030 par la 142e Session du CIO, mercredi 24 juillet 2024 à Paris (Crédits – IOC / Greg Martin)

Depuis pourtant, les épisodes à rebondissements n’ont cessé de venir alimenter un feuilleton de bien mauvaise qualité.

Le début de l’année 2025 a notamment été marqué par le psychodrame autour de la désignation du Président du COJO, un poste qui, en toute logique au regard de son palmarès sportif sans équivalent, aurait dû revenir à Martin Fourcade.

Icône du biathlon mondial et du sport français, l’athlète tricolore le plus titré aux Jeux – hiver et été confondus – avait en ce sens fait acte de candidature à l’automne 2024, soutenu en coulisses par l’institution olympique dont il est l’un des membres depuis son élection au sein de la Commission des Athlètes en marge des Jeux de Pékin 2022.

Néanmoins, le manque de vision d’un projet issu d’une candidature mal-ficelée et la pression régionale ont fini par écœurer Martin Fourcade qui préféra jeter l’éponge, quelques heures avant d’être vertement pris pour cible par Renaud Muselier, patron de la Région Provence-Alpes-Côte-d’Azur.

Une situation ubuesque.

2025 a par ailleurs été marqué par l’absence de carte des sites qui devait être présentée au cours de l’été, avant d’être évoquée pour la fin d’année. Seul un « schéma préférentiel des sites » est pour l’heure sur la table.

Un schéma pensé à l’aune d’un autre épisode cacophonique qui se matérialisa par le retrait de Méribel d’un dispositif dont elle se sentait lésée en raison du retour programmé de Val d’Isère dans le projet des JO 2030.

Martin Fourcade lors du Relais de la flamme olympique de Paris 2024 (Crédits – Paris 2024 / Maxime Le Pihif / SIPA PRESS)

A cette situation est en outre venue s’ajouter une hausse des prévisions budgétaires du COJO.

Ainsi, alors que les premières projections tablaient en phase de candidature sur une fourchette comprise entre 1,6 et 1,7 milliard de dollars (valeur 2030), soit à l’époque, entre 1,48 et 1,58 milliard d’euros, l’enveloppe avait par la suite été gonflée à 1,975 milliard d’euros lors de la visite de la Commission de Futur Hôte du CIO, pour finalement passée le cap des 2 milliards d’euros au cours du mois d’octobre 2025.

Or, il y a fort à penser que le budget pluriannuel aujourd’hui fixé à 2,1 milliards d’euros grimpera encore sur les années à venir ; l’Inspection Générale des Finances ayant elle-même estimé le cadrage budgétaire des Alpes françaises à 2,4 milliards d’euros.

Mais ce budget d’organisation est aussi à mettre en parallèle du budget dévolu à la Société de Livraison des Ouvrages Olympiques (SOLIDEO Alpes 2030).

Rien d’étonnant dès lors à voir certains acteurs du projet désireux d’obtenir ici et là des rallonges qui permettraient de compenser des écarts et de combler d’éventuels dérapages.

Ces divers épisodes et les questions en suspens ne semblent toutefois pas inquiéter outre mesure la Commission de Coordination du CIO qui a semblait faire bonne figure cette semaine, avec un enthousiasme certain exprimé par son Président, Pierre-Olivier Beckers-Vieujant.

Comme l’a de fait fait savoir celui qui piloté déjà la Commission de Coordination chargée d’accompagner les préparatifs de Paris 2024 :

Les fondations sont solides et la dynamique est excellente.

Je suis impressionné par le soutien de l’ensemble des parties prenantes, l’État, les Régions et l’ensemble des Collectivités.

Cette implication collective est un signal fort.

L’avenir dira si Pierre-Olivier Beckers-Vieujant et la Commission qu’il préside conserveront ou non cette vision idyllique des Alpes françaises 2030, sachant que les grandes opérations n’ont pour l’heure pas encore réellement débuté.

Désignation de Brisbane comme Hôte des Jeux Olympiques et Paralympiques d’été de 2032, le 21 juillet 2021 (Crédits – IOC / Greg Martin)

Le cas français n’est en tout cas pas sans rappeler le contexte dans lequel a émergé le projet de Brisbane et du Queensland (Australie) après le succès de la candidature qui, à l’été 2021, apparaissait comme inévitable pour le CIO, à l’aune d’un processus de désignation nouvellement installé.

Les autorités régionales et fédérales ont ainsi tardé à s’entendre sur les grandes orientations budgétaires, tandis que la localisation des sites sportifs a longtemps été sujet à vives controverses, en particulier le cas du Gabba Stadium initialement envisagé comme Stade Olympique moyennant un coûteux réaménagement pour un gain limité de 8 000 places supplémentaires.

Mais à la différence des Alpes françaises 2030, et bien que des questions demeurent, avec des critiques quant au nouveau choix de Stade Olympique dans le secteur de Victoria Park, Brisbane 2032 disposait et dispose encore d’une certaine marge de manœuvre.

Une marge que n’a pas le dossier français qui ne peut se permettre de facto aucun retard et un minimum de polémiques au moment où les Jeux d’hiver de Milan-Cortina 2026 constitueront l’enclenchement d’un compte à rebours de quatre années pour les Alpes françaises 2030.

Vue de la vasque des Jeux d’hiver de Salt Lake City 2002 (Crédits – Rice-Eccles Stadium / University of Utah)

Le cas tricolore est par ailleurs à mettre en parallèle avec ce qu’il est aisément possible de considérer – déjà à ce stade – comme une réussite : Utah 2034.

Préparée depuis plus d’une décennie, la candidature américaine de Salt Lake City et sa région a été actée dès 2018 par le Comité Olympique des États-Unis (USOC, devenu depuis USOPC) pour viser une future échéance des Jeux d’hiver.

Prête à reprendre le flambeau des Jeux, après avoir orchestrée l’édition 2002, Salt Lake City pouvait ainsi prétendre à l’échéance 2030, compte tenu de la solidité de la proposition présentée à l’appréciation du CIO, et massivement soutenue aussi bien par la population que par les pouvoirs publics et les entreprises régionales.

Mais dans un souci stratégique, la candidature misa in fine sur 2034, soit une édition plus espacée que 2030 jugée trop proche des Jeux d’été de Los Angeles 2028 et d’une manne financière glanée auprès de nombreux sponsors qui n’auraient peut-être pas pu réinvestir aussi rapidement auprès d’un autre Hôte américain.

Cette réorientation calendaire n’a nullement affecté Salt Lake City – Utah 2034, désigné dès juillet 2024, au cours de la même Session olympique qui attribua – sous conditions – les JO 2030 aux Alpes françaises.

Depuis, le projet américain a consolidé son concept sportif, tout en installant sans difficulté son Comité d’Organisation et ses Commissions thématiques, avec également une quête de financement déjà bien engagée au travers d’une inédite initiative de collecte de fonds baptisée « Podium34 ».

Dernièrement, pour marquer le passage dans les 3 000 jours restants avant l’ouverture des Jeux, ledit projet a été renommé Utah 2034 et a adopté une identité visuelle affirmée, comme pour symboliser l’union de tout un territoire derrière une ambition olympique et paralympique intacte depuis 2002.

A l’évidence – et plus que jamais – Utah 2034 est aujourd’hui à des années-lumière des Alpes françaises 2030.


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