Si l’unité des échelons institutionnels et des courants politiques majoritaires fut un indéniable atout dans la campagne de la candidature de Paris 2024, la dernière ligne droite des préparatifs offre une succession de bisbilles politiciennes avec, en toile de fond, l’échéance des élections municipales de 2026.

Hésitante de longs mois durant, la Maire de Paris avait fini par se laisser convaincre de l’opportunité de présenter une troisième candidature parisienne à l’organisation des Jeux de 2024 et ce, après les échecs et déconvenues de 1992, 2008 et surtout 2012.
En février 2015, Anne Hidalgo avait ainsi reçu sous les plafonds de l’Hôtel de Ville de la capitale, les acteurs d’une candidature émergente, parmi lesquels Bernard Lapasset qui fut un artisan de la première heure du renouveau de l’ambition olympique et paralympique tricolore.
Ce 12 février 2015, l’édile parisienne affirma notamment au sujet d’une possible candidature aux Jeux d’été de 2024 :
[Je ne conçois pas] la candidature comme une candidature de témoignage.
Dès aujourd’hui, je réunirai les Maires d’arrondissements de Paris puis demain, les Maires de la Métropole et de l’Île-de-France, car il faut de la cohésion et un esprit d’équipe. Fin mars, je soumettrai la décision d’une candidature olympique aux Maires d’arrondissements et fin avril, devant le Conseil de Paris.
D’ici-là, il nous faudra réfléchir à un modèle de gouvernance, car j’ai retenu les leçons du passé. Le Mouvement sportif doit être devant et doit tirer la candidature.
Par ce propos, Anne Hidalgo avait esquissé les contours d’une gouvernance qui reposa in fine sur un duo complémentaire, à savoir Bernard Lapasset qui, du fait de ses états de service – notamment à la tête de l’International Rugby Board (IRB, devenu World Rugby) – a au fil des ans acquis une solide réputation et un certain talent pour convaincre au-delà de la sphère sportive, et Tony Estanguet, triple Champion olympique de canoë-kayak et à l’époque membre du Comité International Olympique (CIO).
Au-delà de la gouvernance, la question du budget de la candidature fut aussi abordée ce même 12 février 2015, avec là-aussi une parfaite symbiose entre les différentes parties prenantes pour permettre de réunir une enveloppe de 60 millions d’euros alimentée par les échelons institutionnels et le secteur privé.
Par la suite, le développement et l’officialisation de la candidature permirent de mettre en lumière l’entente du fameux mille-feuille administratif français qui, de l’extérieur, pouvait donner quelques sueurs froides aux observateurs et acteurs du CIO désireux d’éviter la cacophonie bureaucratique relevé, notamment, du côté des préparatifs des Jeux de Rio 2016.
Aussi, l’unité de la candidature tricolore fut vantée par Bernard Lapasset et fut par ailleurs saluée par le Président du CIO, Thomas Bach, en personne et ce, alors même que des bouleversements politiques ont pu être opérés durant les deux années de candidature, entre alternance au sommet de l’exécutif francilien – Jean-Paul Huchon (Parti Socialiste) cédant sa place à Valérie Pécresse (Les Républicains) – et changement de tête à la présidence de la République, François Hollande laissant son fauteuil au novice de la politique, Emmanuel Macron.
Mais si l’entente transpartisane et l’association des territoires ont été des atouts durant la phase de candidature, elles ont ensuite donné du fil à retordre aux organisateurs qui, après la désignation de Paris 2024, le 13 septembre 2017, se sont attelés à formaliser techniquement un projet dont la cartographie a évolué ces six dernières années.
Des tensions ont ainsi pu se faire jour, notamment lorsque la Seine-Saint-Denis a perdu des épreuves ou que la voilure et le calendrier du Village des Médias de Dugny – Le Bourget ont été revus et corrigés. Néanmoins, les acteurs locaux ont jusqu’à présent réussi à franchir les obstacles avec le sens de l’intérêt commun consistant à élever le débat pour assurer l’organisation des Jeux destinés à insuffler une dynamique positive dans les territoires-hôtes.
Ces derniers mois toutefois, les tensions se sont exacerbés, avec un déplacement du curseur et une cible désignée tant par la Présidente de la Région Île-de-France, Valérie Pécresse – et la droite parisienne conduite par Rachida Dati – que par le gouvernement et, en filigrane, le Chef de l’État, Emmanuel Macron : la Maire de Paris.
Le cas des migrants et des sans-abris a notamment été l’un des points de crispations, la Maire réclamant à maintes reprises l’aide de l’État compétent en la matière, en particulier lorsque fut enclenché le grand chantier de requalification de la Porte de la Chapelle (18e arrondissement) où est actuellement édifiée la future Adidas Arena.
La refonte des abords de la Tour Eiffel (7e) et de l’Esplanade du Trocadéro (16e) a également engendré des débats nourris, à la fois entre les élus locaux et avec les services de l’État, Anne Hidalgo dénonçant l’interventionnisme du gouvernement pour bloquer son plan de végétalisation et d’apaisement des déplacements sur ce secteur mondialement connu.
Plus récemment, le cas des bouquinistes des quais de Seine a attisé de vifs échanges entre la majorité municipale et l’opposition dans la perspective de la prochaine Cérémonie d’ouverture pensée de façon inédite en cœur de ville, sur et autour du fleuve, sur un tracé de quelques 6 kilomètres.
Mais plus encore, le cas des transports demeure une pierre d’achoppement évidente entre les parties prenantes au projet olympique et paralympique.
Si la question de l’accessibilité a rapidement été balayée à l’aune des contraintes posées par le réseau historique du métro parisien, celle du prolongement des lignes existantes et de la construction de nouvelles liaisons dans le cadre du Grand Paris Express a en revanche occasionné de sérieuses critiques de part et d’autre, avec aussi les délais de livraison des nouvelles rames de RER et l’impact de la crise sanitaire du Covid-19.
A cela s’est en outre ajouté le cas spécifique du périphérique parisien pour lequel la municipalité a voulu réserver une voie de circulation – la future voie olympique – au covoiturage avant d’évoquer le sujet de l’abaissement de la vitesse de circulation sur cet axe majeur permettant entrées, sorties et contournement de la capitale.
Les choses se sont accélérées au cours de la semaine écoulée, ajoutant des tensions à un contexte organisationnel déjà sous pression, notamment en ce qui concerne la sécurité des Jeux et le cadrage attendu de la Cérémonie d’ouverture en plein Paris.
De fait, invitée sur le plateau de l’émission télévisée « Quotidien » sur TMC, la Maire de la capitale a évoqué les transports comme un élément pour lequel la France ne sera pas totalement prête au moment des Jeux.
Ainsi que l’a affirmé Anne Hidalgo, après avoir pointé la responsabilité en la matière de l’État et de la Région Île-de-France, tout en évoquant aussi sa propre responsabilité :
On est quand même dans une difficulté, déjà, dans les transports du quotidien, et on n’arrive pas à rattraper le niveau […] de ponctualité, de confort pour les Parisiennes et les Parisiens.
[…] En fait, il y a des endroits où les transports ne seront pas prêts parce qu’il n’y aura pas le nombre de trains et la fréquence.
Cette sortie médiatique n’a pas manqué de susciter le courroux des acteurs concernés.
Au niveau de l’État, deux personnalités gouvernementales ont notamment pris la parole pour cibler ouvertement Anne Hidalgo, à savoir Clément Beaune, Ministre délégué chargé des Transports, et Amélie Oudéa-Castéra, Ministre des Sports et des Jeux Olympiques et Paralympiques.
Cette dernière a en particulier eu un discours frôlant avec la méconnaissance des rouages tenant à l’organisation des Jeux.
Invitée ce dimanche 26 novembre 2023 de l’émission de radio « On refait le sport » sur RTL, la Ministre a ainsi exposé :
La séquence qui vient de se passer est assez navrante.
On a vu la Maire de Paris faire de la politique politicienne sur le dos des Jeux. On va être plus fort que ça. S’il faut livrer des Jeux sans elle, et s’il faut les livrer malgré elle, on le fera.
Or, Amélie Oudéa-Castéra semble oublier deux éléments fondamentaux.
D’une part, Anne Hidalgo est à la tête de la Ville de Paris et, à ce titre, signataire du Contrat Ville Hôte liant la capitale française au CIO, ce qui n’est pas le cas du Ministère. D’autre part, la Maire de Paris occupe les fonctions de Présidente de la Société de Livraison des Ouvrages Olympiques (SOLIDEO) qui est un rouage essentiel dans la réalisation des infrastructures dans l’optique des Jeux et ce, par-delà le seul périmètre territorial de Paris intra-muros.
A l’aune de cette séquence médiatique de haut vol, une chose apparaît clairement : les tensions ne devraient pas faiblir au cours des mois à venir, d’autant plus en sachant que la dernière ligne droite est habituellement la période la plus délicate à manœuvrer pour l’ensemble des acteurs engagés dans la livraison des Jeux.
Au sein de cette séquence, un épisode a encore été relaté ce week-end par le « JDD », démontrant si besoin le degré d’animosité.
Au cours de la réunion du Bureau Exécutif du Comité d’Organisation des Jeux (COJO), vendredi 24 novembre, la Maire de Paris s’est présentée en retard, ne prenant pas la peine de saluer une partie des participants.
Par la suite, Anne Hidalgo est revenue sur le sujet des transports, ciblant implicitement l’action gouvernementale en ces termes :
Je n’attaque pas le travail de Valérie Pécresse, mais j’ai une parole libre et j’alerte sur les retards dans les chantiers.
Plus de six années après la désignation de Paris 2024 par le CIO, la problématique des transports revient comme un boomerang.
Tandis que la candidature avait fait de ce sujet un argument imparable pour contrer la candidature, un temps rivale, de Los Angeles (Californie, États-Unis), il était déjà périlleux d’envisager que la France soit en mesure d’être pleinement en capacité de répondre à ce sujet stratégique, surtout au regard du projet tentaculaire du Grand Paris Express dont la mise en œuvre fut, quelques années auparavant, bien chaotique.
In fine, le politique reprend ici ses droits et une place prépondérante dans le projet olympique et paralympique, si ce n’est même étouffante.
En filigrane, se dessine sans nul doute la future bataille des élections municipales de 2026. Alors que la dernière échéance n’avait pas permis à l’establishment macroniste de rafler l’Hôtel de Ville, ni à la droite parisienne de s’assurer un retour aux manettes après les déroutes de 2001, 2008 et 2014, le scrutin à venir s’annonce des plus incertains.
Anne Hidalgo pourrait en effet être de la partie, au détriment de son Premier Adjoint, Emmanuel Grégoire, pressenti initialement pour prendre le relais. Elle se retrouverait dès lors opposée, entre autres, à sa rivale historique, Rachida Dati, Maire du 7e arrondissement, et à une figure de la « Macronie » qui reste à désigner, plusieurs Ministres étant susceptibles d’être intéressés par la conquête de la plus grande ville du pays.
Avant l’échéance municipale de 2026, il est toutefois à considérer que les tensions politiques actuelles interviennent au moment même où la France soumet au CIO une candidature pour l’organisation des Jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver de 2030.
L’institution de Lausanne (Suisse) – toujours très observatrice – pourrait sur ce point être échaudée par un énième épisode politicien qui vient aujourd’hui s’agréger à une candidature déjà fondamentalement politique, avec l’union de circonstance des Présidents des Régions Auvergne-Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte-d’Azur.
La récente présentation du concept des JO 2030 n’a d’ailleurs fait que confirmer la mainmise politique sur l’ambition olympique et paralympique pour les Jeux d’hiver, la majorité du temps de parole ayant été confiée – ou monopolisée – par Laurent Wauquiez et Renaud Muselier, Présidents des deux Régions précitées, au détriment des acteurs sportifs qui apparaissent paradoxalement en simple soutien du projet.
Au cours des dernières années, le CIO s’est pourtant habitué à la forte présence politique hexagonale.
Au tournant de la candidature de Paris 2024, l’élection à la présidence de la République d’Emmanuel Macron au printemps 2017 avait ainsi éclipsé la Maire de Paris, Anne Hidalgo, au grand désespoir des proches de celle-ci désireux de conserver les projecteurs nationaux et internationaux. Le CIO n’avait que peu goûté à cet épisode annonciateur des tensions actuelles.
Aujourd’hui, l’institution olympique pourrait être gagnée par un sentiment de lassitude face à la perspective d’un possible prolongement et déplacement territorial des querelles politiciennes franco-françaises, ce qui aurait pour conséquence de favoriser les candidatures concurrentes développées par la Suède et par la Suisse.
Le soutien politique a pu être un atout pour la candidature de Paris 2024. Il est possiblement devenu un frein.
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